"Solidarité" entre les pays

Venise, occupation du consulat français

Une occupation du consulat français à Venise a commencé à 10h30. Demande est faite de rencontrer le consule afin de réclamer l'amnistie pour les jeunes arrêtés depuis le début des révoltes en France et l'arrêt des mesures répressives adoptées par le gouvernement français. On peut lire sur les banderoles deployées aux fenêtres par les activistes : "Amnistie pour les délits sociaux" et "Sarkozy caisse- toi". A ceux qui veulent rejoindre les occupants, le consulat se trouve juste à côté du Campo Sainte Maria Formosa.


Rome : dédicace aux émeutiers français

Voici une des banderoles qui a été suspendue sur un pont romain lors d'une manifestation étudiants/lycéens de 15 000 personnes contre la réfome Moratti le 17 novembre 2005.


Coups de feu sur pompiers et policiers et voitures brûlées à Pointe-à-Pitre

Plusieurs coups de feu ont été tirés mardi soir, sans faire de blessés, sur des pompiers et policiers qui intervenaient dans le quartier du Carénage à Pointe-à-Pitre où deux voitures avaient été incendiées et un barrage avait été érigé par des jeunes cagoulés, a-t-on appris mercredi.


Voitures brûlées à Rotterdam : le gouvernement néerlandais minimise la gravité des incidents

Les autorités néerlandaises ont minimisé lundi la gravité des incidents qui se sont produits pendant le week-end à Rotterdam, où quatre voitures ont été brûlées et onze autres vandalisées.


Athènes : nouvelle action de solidarité avec les émeutiers français (12/13 novembre)

La contagion des incendies de voitures a dépassé les banlieues françaises pour toucher également Athènes. Deux halls d'expositions et de ventes de véhicules situés sur une grande avenue d'Athènes et comprenant une vingtaine de voitures, ont été incendiés dans la nuit de samedi à hier par des inconnus, selon une source policière. Les inconnus ont lancé vers 23h20 des cocktails Molotov dans les deux halls, l'un comprenant des Citroën, l'autre des Mercedes, provoquant un violent incendie, a ajouté la même source. Une vingtaine de pompiers assistés de six véhicules se sont rendus sur les lieux de l'attentat pour maîtriser l'incendie, intervenu quelques heures après une manifestation d'une centaine de jeunes qui ont manifesté devant l'ambassade de France à Athènes pour marquer leur solidarité avec ceux des banlieues françaises. Vendredi, un groupe de jeunes, encagoulés et casqués, a également fait irruption dans la cour de l'Institut d'Athènes, brandissant des drapeaux rouge et noir, et ont brisé une trentaine de vitres par des jets de boulons et de pierres. Une attaque similaire avait été menée jeudi soir par une quarantaine de jeunes contre l'Institut français de Salonique.


Bologne, action de solidarité avec les émeutiers français

Un container de poubelles en flamme et deux tags : "A Bologne comme à Paris" et "La révolte est nécessaire, solidarité avec les casseurs parisiens". Peut-être un geste d'imitation, mais la peur est que l'épisode puisse être d'une quelconque manière lié aux événements qui se déroulent à Paris.
Au cours de la nuit, d'autres incendies dans trois zones de la ville ont mis en alerte plusieurs fois les pompiers. Sur l'un des lieux, deux voitures ont été brûlées. La police n'a pas encore établi s'il existe un lien entre les différents épisodes.


Une trentaine de véhicules brûlés en Belgique

La Belgique a fait état dimanche de sa pire nuit de dégradations depuis une semaine de violences semble-t-il inspirées par la crise dans les banlieues françaises, avec 29 véhicules incendiés sur tout le pays.
La police a interpellé une cinquantaine de personnes dans le centre de Bruxelles samedi soir, après un face-à-face tendu entre police et groupes de jeunes, selon un communiqué du ministère de l'Intérieur. Cinq voitures et deux bus ont été brûlés dans Bruxelles, et neuf véhicules incendiés dans les environs de Liège et Charleroi.


Barcelone : rassemblement devant le consulat de france

Barcelone : 5 arrestations au rassemblement en solidarité avec la révolte en France. Ce samedi 12 novembre à 12h a eu lieu un rassemblement devant le consulat francais de Barcelone en solidarité avec la révolte en France. Un cordon imposant de mossos d'esquadra (police catalane) gardait la porte du consulat, un calicot a été déployé et un communiqué a été lu. Alors que les personnes rassemblées quittaient les lieux, les flics catalans ont arrêté 5 personnes. Tous les détenus ont été libérés vers 20h , accusés d'attentat à l'ordre public et de résistence aux forces de l'ordre. Tout cela pour avoir exprimé pacifiquement leur solidarité. Apparement l'état d'urgence s'aplique aussi aux trottoirs des consulats français du monde entier !


L'Institut français d'Athènes vandalisé par des jeunes anarchistes

Une quarantaine de jeunes gens, qualifiés d'anarchistes par la police, ont brièvement attaqué vendredi matin l'Institut français d'Athènes, situé dans le centre-ville, une action liée aux troubles actuels dans les banlieues françaises.
Les assaillants, encagoulés et casqués, ont fait irruption dans la cour de l'Institut, brandissant des drapeaux rouge et noir, et ont brisé une trentaine de vitres par des jets de boulons et de pierres, a dit le directeur de l'établissement, Alain Fohr.
Ils ont aussi maculé les murs de peinture rouge et noire et d'inscriptions proclamant "qui sème des armées récolte la guerre civile, à Paris, Athènes, et partout", jonchant la cour de tracts avec le même slogan, a-t-il précisé.


Allemagne : onze véhicules incendiés à Berlin et Cologne

Onze véhicules ont été incendiés par des inconnus dans la nuit de mardi à mercredi à Berlin et à Cologne (ouest) tandis que trois cocktails Molotov ont été lancés sur une école à Altenburg (est), ont annoncé les polices des villes concernées mercredi. Un porte-parole de la police berlinoise a estimé qu'il était trop tôt pour affirmer si ces incidents étaient inspirés par les violences en France. A Cologne, un policier a déjà assuré qu'il n'y avait "aucun rapport" avec la situation dans les banlieues de Paris et en province. Dans la capitale allemande, six voitures et un scooter ont été brûlés dans les quartiers en partie défavorisés de Wedding (ancien Berlin-ouest) et de Pankow (ex-est). Quatre automobiles ont été incendiées à Cologne tandis que sept autres voitures ont été aspergées d'essence. "Des témoins ont vu s'enfuir six ou sept adolescents", a précisé un porte-parole de la police locale.
# Posté le vendredi 18 novembre 2005 19:22

La précarité dans les zones urbaines sensibles

La précarité dans les zones urbaines sensibles
# Posté le dimanche 20 novembre 2005 11:27

Qu'est-ce qu'une "zone de non-droit" ?

Qu'est-ce qu'une "zone de non-droit" ?
Les Symptômes

A la question « comment on devient une zone de non-droit ? », policiers et experts
répondent à l'unisson, que l'évolution d'un quartier vers l'illégalité est très progressive.
Que la scène d'émeute ou les affrontements avec la police, qui font basculer un
territoire dans la « sécession », ne sont que l'illustration la plus spectaculaire d'un
climat d'impunité qui s'est généralisé depuis longtemps. Les causes profondes qui
entraînent les jeunes dans la délinquance puis le crime, comme la précarité sociale,
l'intégration ratée, le culte de l'argent facile et l'urbanisme inhumain, ne sont pas
abordées ici. Ces facteurs multiples touchent à des domaines à la fois économiques,
sociologiques et sont parfois la conséquence d'un choix de civilisation. Ce débat
s'adresse plus à la philosophie politique qu'à l'analyse des menaces criminelles.
Nous nous en tiendrons donc aux réalités tangibles, laissant à ceux dont c'est la
compétence l'analyse de ces facteurs.

Lors d'une intervention à Anvers, en avril 1998, M. Gilles Leclair chef de l'OCRTIS (Office Central pour la Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants) expliquait, dans le cadre du trafic et de la consommation de drogues par quelles étapes un quartier peut subir progressivement la loi du trafic. Il distinguait six profils de quartiers, précisant que « d'année en année, l'on constate un glissement vers les situations les plus graves ».


1er profil : consommation et vente visible du cannabis

2ème profil : petit deal par les usagers. Des consommateurs locaux fournissent
quelques résidents.

3ème profil : développement du trafic. Il s'organise et se structure (guetteurs). Une clientèle vient sur place s'approvisionner. Des signes de réussite apparaissent.

4ème profil : visibilité du trafic d'héroïne, la consommation d'héroïne devient une réalité quotidienne, visible et inquiétante pour les parents. La délinquance liée aux besoins d'acheter la dose quotidienne apparaît, le sentiment d'insécurité augmente.

5ème profil : mise en place d'une économie parallèle : le trafic se concentre sur quelques mains.
Des familles dénuées de ressources officielles commencent à manifester des signes
extérieures d'aisance. Des caïds imposent leur autorité et assurent parfois la paix
sociale (paiement de loyers, fin de provocation...). On est en présence de
« supermarchés de la drogue » achalandés en plusieurs produits.

6ème profil : apparition de violences spécifiques liées au trafic de drogue : rixes entre bandes pour le contrôle de la distribution, représailles collectives, règlements de
compte entre dealer et consommateur.


Si cette échelle concerne spécifiquement la vente et la consommation, elle montre bien
comment la situation se dégrade quand le trafic s'y implante de manière régulière.
Elle se confond presque avec le système d'évaluation institué par Lucienne Bui-Trong
qui a défini, pour mieux saisir l'importance de la délinquance dans les quartiers, une
échelle de 1 à 8 qui permet de mieux prévoir les explosions et émeutes éventuelles.
Elle attribue donc une note à chaque quartier pour mieux le jauger. On verra que des
effets de cliquets entraînent quasi systématiquement les quartiers vers le degré 4, celui
où les représentants de l'ordre républicain commencent à être la cible de jets de
pierre.

1er degré : Vandalisme et délinquance en bande
Ce premier degré comprend les dégradations volontaires, les intimidations devant les
caissières, les vols devant les commerçants. Ces actes sont commis par des groupes
d'individus liés par l'échec scolaire ou familial. Ils peuvent aller jusqu'au vol de voiture
donnant ensuite lieu à un rodéo puis à la mise à feu de la voiture. Ce degré comprend aussi les bagarres et règlements de comptes entre bandes rivales.

2ème degré : attaques furtives, verbales ou gestuelles contre l'autorité.
Ici les commerçants, les adultes du voisinages, les chauffeurs de bus, les facteurs, les
pompiers, les enseignants et les policiers deviennent les cibles d'injures verbales et
gestuelles, de crachats. L'école, les voitures des enseignants, les commissariats
peuvent être attaqués.

3ème degré : agressions physiques contre les représentants de l'autorité ( militaires, pompiers, professeurs, chauffeurs de bus....)

4ème degré : attroupements et caillassage à l'encontre de la police.
On passe ici « un palier » précise Lucienne Bui-Trong puisque des jeunes se
regroupent pour affronter l'autorité policière. « La chasse aux dealers » tient de ce
degré puisque la population se substitue à la police pour se faire justice elle-même.

5ème degré : agression physique contre les policiers.
Des dizaines d'individus envahissent le commissariat à main nue. On voit apparaître
des zones de repli pour les malfaiteurs et de deal à ciel ouvert.

6ème degré : aggravation des agressions physiques et « jeux » meurtriers.
Des policiers sont blessés délibérément : le commissariat est attaqué, alors que le
personnel y est présent, par jets de pierres et de cocktails Molotov. Les attaques
prennent des allures de guérillas urbaines. Les jeunes organisent des guet-apens et des
manoeuvres concertées pour s'attaquer à la police.

7ème degré : la mini-émeute
Escalade rapide et spectaculaire de la violence (saccage systématique de vitrines et de
voitures, incendies, jets de cocktails Molotov en grand nombre), mais brève et sans
lendemain. L'arrivée des renforts policiers suffira à y mettre fin.

8ème degré : l'émeute
On voit se rallier de nombreuses autres personnes, habituellement non impliquées dans
la délinquance, qui peuvent se livrer au pillage des magasins. Ce degré implique
souvent durée et répétition et imprime des marques profondes dans le quartier : deux
ou trois nuits consécutives, les mêmes incidents se renouvellent, présentant dès lors un
caractère concerté et organisé, ressemblant à la guérilla urbaine.


A comparer ces deux échelles on s'aperçoit que la violence vis à vis des populations et
de la police augmente proportionnellement à l'intensité du trafic.


Le premier symptôme d'un quartier à la dérive, c'est donc bien la mise en place d'un
commerce de cannabis, puis plus tard de drogue comme l'héroïne . Ce trafic instaure
une économie parallèle très lucrative qui développe un sentiment de supériorité chez
ceux qui s'enrichissent dans cette activité criminelle. Ceux-ci posent en intouchables
en intimidant les habitants du quartier susceptibles de remettre en cause leur
« business ». Les dealers concurrents subissent le même sort. Toute forme d'autorité et
la police en particulier devient insupportable aux caïds qui tiennent leur quartier.
La police peut bien évidemment intervenir épisodiquement dans ces zones avec un
effectif étoffé, mais comme le rapporte ce gardien de la paix de Montfermeil :
« S'il y a une intervention aux Bosquets, surtout le soir, à deux, on ne peut pas la
faire. On évite les Bosquets quand on est que deux. C'est une humiliation, une
frustration, ils le savent ils en abusent. On se laisse insulter par un petit garçon de six
ou sept ans. »



Présentations les plus fréquentes

En 1993, Lucienne Bui-Trong, ancienne élève de l'Ecole normale supérieure
(philosophie), alors commissaire de police et chef de la section « Villes et banlieues »
au Service central des renseignements généraux, n'employait pas encore le terme de
zone de « non-droit » mais celui de quartiers « hyper sensibles ». Elle en donnait la
définition suivante:« Une trentaine de quartiers, écrivait-elle, dont la moitié se trouve
située en région parisienne, peuvent être catalogués comme "hyper sensibles", ou
particulièrement à risques, c'est à dire susceptibles de connaître des incidents sérieux,
parce qu'ils sont le siège d'une violence au quotidien de niveau égal au moins à quatre
("attroupement et caillassage à l'encontre de la police"), et/ou parce qu'ils ont déjà eu
des épisodes de violence paroxystique. La plupart de ces quartiers sont devenus des
hypermarchés de la drogue (haschisch, mais aussi héroïne), dans lesquelles viennent s'approvisionner des toxicomanes des environs (notamment des centre-villes), et
desquels se font chasser les vendeurs (...) qui prétendent venir y "casser les prix »
On pouvait déjà dégager deux caractéristiques de ces territoires : l'agression des
forces de l'ordre et la mise en place de règles propres au quartier (notamment pour
le trafic).

On retrouvait ces deux éléments dans les propos d'un commissaire des renseignements
généraux du Val d'Oise qui, dans un numéro du Parisien consacré aux « Cités
Interdites » du département, expliquait que dans ces quartiers « résidait une économie
basée sur le commerce de la drogue et le recel. Le patriotisme de cité joue ici à plein.
L'étranger devient systématiquement suspect. Que dire des porteurs d'uniforme qui,
susceptibles d'enrayer la belle mécanique de la cité , doivent à tout prix en être
expulsés. »

Jean Marsaudon, maire RPR de Savigny-sur-Orge (Essonne), faisait le même constat :
« les cités où les bandes règnent en maîtres(...) ne sont pas des zones de non droit,
puisque des lois s'appliquent, mais ce ne sont plus les lois de la République ».

Des caractéristiques que l'on retrouve dans la définition que donne Olivier Foll,
inspecteur général honoraire de la police nationale, ancien directeur de la police
judiciaire parisienne. Le contexte urbain, écrit-il : « nourrit les violences et les couve
dans des nids que l'on a pris l'habitude d'appeler "quartiers" ou "cités". L'Etat n'ose y
intervenir de peur de les embraser, créant ainsi des zones de non-droit. Ces véritables
places fortes de la délinquance sont devenues au fil des années les nouvelles écoles du
crime. La violence y est de mise, voire la règle ».
Le journaliste Jean Marc Leclerc, spécialiste des questions de sécurité, parle, lui, de
« cités érigées en zones de non-droit, où des caïds règnent sur de véritables petites
armées ». Pour le sociologue Pierre Rimbert, « les zones de non-droit » font, en
revanche, partie « des figures imposées du discours sur l'insécurité ». Ce n'est qu'un concept né « de tableaux apocalyptiques qui supplantent toute connaissance réelle de
ces quartiers ».
L'universitaire Laurent Bonelli voit lui dans l'appellation « zones de non-droit »
et dans sa description une résurgence, une « réactivation », de l' « idéologie de la fin
du XIXe siècle : classes populaires, classes dangereuses ».

Malgré les réserves qu'elle peut inspirer, cette notion de « zone de non-droit »
apparaît cependant dans la version réactualisée du Que sais-je ? consacré aux
Violences Urbaines. On y trouve cette définition : « Par " non-droit , nous entendons
les quartiers ou cités dans lesquels des groupes organisés ont imposé, par
l'intimidation ou la force, un ordre parallèle ou concurrent de l'ordre républicain.
Bien avant la police, qui éprouve en effet des difficultés à simplement circuler dans ces
quartiers, les premières victimes de cette domination en sont les propres habitants
eux-mêmes. »

Le syndicat des commissaires et fonctionnaires de la police nationale, dans une étude
parue en 1995, parle de « cités interdites ». « Elles seraient au nombre de cent trente
deux, compterait 1,5 millions d'habitants et se caractériserait par une économie
souterraine financée pour l'essentiel par le narco-trafic, et se manifestant par la
présence de marchés aux voleurs dans certaines parties communes des cités (cave,
halls, parking) alimentés par des biens dérobés ou obtenus de façon frauduleuse et par
des bandes organisées liées aux dealers attaquant systématiquement dans une phase de conquête, les représentants de l'autorité lorsque ceux- ci pénètrent dans leur
territoire. »

L'expression « zone de non-droit », même dans les cas où elle traduit une réalité,
exige d'être accompagnée de guillemets pour deux raisons essentielles.
La première est que, si la police n'est pas présente dans ces zones, et si elle doit
craindre les agressions quand elle s'y rend, aucune de ces parcelles de territoires n'a
décidé de l'empêcher coûte que coûte d'y restaurer l'ordre de manière permanente et
officielle. La seconde est que, dans le cas où le droit républicain n'y serait pas
respecté, il est inexact de parler de non-droit. Ces territoires obéissent à une loi, certes
plus près de la loi du plus fort que de celle de la République. Il y règne une ordre ou
plutôt « un désordre établi ». Les populations vivant dans ces quartiers subissent sans
l'avoir choisi un certain nombre de ces règles parallèles. On pourra donc préférer à
cette expression usuelle celle de « quartiers en sécession », de « zones à hauts
risques » ou encore de « zones hors-contrôle ». Comme nous l'avons précisé plus haut
nous avons choisi d'employer cette formule « non-droit » parce qu'elle est celle que
l'on retrouve dans les propos- pour l'approuver ou la réprouver- des syndicats de
policiers en passant pas les autorités civiles, les associations, les experts, les hommes
politiques, les journalistes.
# Posté le vendredi 02 décembre 2005 16:32

Naissance des « zones de non-droit »

Naissance des « zones de non-droit »
Une chronologie de la violence urbaine

Dans son ouvrage 36, Quai Des Orfèvres, le commissaire Roger Le Taillanter,
grande figure de la police d'après-guerre consacrait le début de son ouvrage aux
difficultés majeures que la police parisienne a dû affronter depuis la création du Quai
des Orfèvres au XVIIe siècle. Ce récit permet aussi de découvrir les « zones de non-droit
» célèbres de l'histoire de France depuis quatre siècles. La plus renommée, la Cour des miracles qui se trouvait en plein Paris n'avait rien à envier aux « quartiers les
plus chauds » du début du XXIe siècle.
Ainsi au XVIIe siècle, il y avait à Paris des rues entières où régnaient les truands,
véritables caïds avant l'heure, qui s'étaient organisés pour que la police n'entre pas sur
leur territoire.

Quand en 1665, Gabriel Nicolas de la Reynie est nommé premier lieutenant de police
de l'histoire de France une « zone de non-droit » concentre en plein Paris les malfrats
qui terrorisent les habitants de la capitale, dès la nuit tombée. « Installé sur
l'emplacement actuel du passage Sainte Foy, écrit Le Taillanter, du passage du Caire
et du passage de la rue du Nil, elle constitue un véritable petit royaume hiérarchisé.
Académie du crime, école de tous les vols, tanière des bandits les plus incorrigibles et
de plusieurs milliers de mendiants, de prostituées et de faux infirmes, la Cour des
miracles était jusque-là interdite à la Police ». La Reynie, accompagné de dizaines
d'hommes, fera trois brèches dans la muraille. Il proposera aux habitants de la Cour
des miracles de s'échapper par ces issues, en précisant que les douze derniers trouvés
sur place seront pendus. En quelques minutes la police récupèrera cette parcelle de
territoire.

Cette nouvelle criminalité urbaine apparaît vite dans les romans de Balzac à travers la
population des faubourgs, mais surtout dans Les Misérables de Victor Hugo puis dans
Les Mystères de Paris d'Eugène Sue. On y voit une population nomade où se côtoient
le meilleur et le pire, vivant de ce que l'on commence à appeler les bas- fonds et
semant la terreur à la nuit tombée. Jules Janin décrit, avec dramaturgie, ces nouvelles
inquiétudes qui apparaissent quand on approchent des ces « quartiers relégués »
avant la lettre : « Ces pas que vous entendez retentir tout bas, sur ce pavé fangeux,
c'est la patrouille grise qui commence sa chasse acharnée...Dans ces recoins affreux
que Paris dissimule derrière ses palais et ses musées...habite une population
grouillante et suintante à laquelle on ne peut rien comparer (...) On parle une langue
faite au bagne ; on ne s'y entretient que de larcins, de meurtres, de prisons,
d'échafauds. Vil monde, bohème, affreux monde, purulente verrue sur la face de cette
grande ville. »

Dans les années 1930 enfin, avec à Marseille l'apparition du milieu, la Police apprend
à vivre avec des groupes d'individus qui s'approprient des quartiers entiers.
« La redoutable fratrie Corse des Guérini va jeter l'ancre dans le Vieux Port. Sa
réussite, après qu'elle ait « déboisé » la concurrence, selon le mot réaliste et cruel de l'un des frères, va attirer vers le continent et bientôt vers les lumières de la capitale et
ses profits faciles, des hommes, des clans, des bandes, qui vont progressivement
s'emparer, par la persuasion et le revolver, des domaines où coule l'argent. La
possession du monde de la nuit, des boîtes, la maîtrise de la prostitution, du racket, du
jeu, puis du trafic de la drogue, vont devenir les enjeux d'un conflit sanglant ».
Certaines rues de Paris, comme la rue de la Goutte d'or, célèbre dans les années 1960,
pour les crimes qui pouvaient s'y dérouler « en plein jour » sont traditionnellement des
zones à haut risque. Reste que ces parcelles de territoires étaient très isolées et ne se
multipliaient pas de manière inquiétante, comme on peut le constater depuis le début
des années 1980.



Caractéristiques de ces quartiers.

Dans une note des SCRG (Service Centrale des Renseignements Généraux), datant de 1993, on trouve en annexe une chronologie des quartiers qui ont subi des violences de degré 7 (mini-émeute) et 8 (émeute) depuis 1983. Si ces violences existaient dans les années 1980- notamment celles de l'été 1981 aux Minguettes dans la banlieue de Lyon où durant plusieurs jours « jeunes » et force de l'ordre s'étaient affronté, elles étaient néanmoins très exceptionnelles. Elles se sont généralisées de manières inquiétantes à partir de 1990. Le 13 juillet 1983 à la Courneuve dans la cité des 4000 : après la mort du petit Toufik Ouanes, 9 ans, tué d'un coup de carabine pendant qu'il faisait éclater des pétards une émeute éclate. Un incendie prend dans la librairie, des vitrines sont brisées, des voitures de police sont attaquées.

En 1989, le 13 juillet à Cluses en Haute- Savoie, après la mort de Yousef Brakia, tué
d'un coup couteau lors d'une rixe opposant un clan de Maghrébins à un clan de
Calabrais, la gendarmerie de Cluses est attaquée et le centre-ville saccagé.
Dans la seule année 1990, on compte plus d'émeutes que pendant toute la décennie
précédente.

Les 6, 7 et 8 octobre 1990 à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue Lyonnaise,
le décès accidentel de Thomas Claudio, passager d'une moto, au cours d'une tentative d'interception par la police, déclenche une réaction de plusieurs dizaines de jeunes de
la cité du Mas du Taureau et des cités environnantes (commerces brûlés, pillages de
magasins, affrontements avec les policiers).

Le 18 novembre 1990 à Argenteuil (Val d'Oise) : une bande d'une cité voisine ne
s'étant pas présentée pour une bagarre annoncée alors que les médias et la police
étaient présents, une centaine de jeunes du Val d'Argent jettent des cocktails Molotov
et saccagent un centre commercial. Dans l'année 1991, on compte douze émeutes du
même acabit.

A Sartrouville le 26 mars 1991, après que le vigile d'une cafétéria ait abattu Djamel
Chettouh, un « jeune » de la cité des Indes, des petits groupes affrontent les forces de
police.

Aux Ulis le 8 mai 1991, une trentaine de casseurs prennent en embuscade une dizaine
de vigiles du Centre Commercial Régional situé près de leur quartier. Trois vigiles
sont blessés par armes à feu.

A Mantes la Jolie, les 25 et 26 mai 1991, suite au refus qui leur est opposé d'entrer
dans une patinoire où a lieu une fête privée, plusieurs dizaines de « jeunes » du Val
Fourré brûlent des voitures de France Télécoms et saccagent plusieurs magasins d'un
centre commercial. Des malfaiteurs plus âgés profitent des circonstances pour
dévaliser une bijouterie. Le jeune Aissa Ihich interpellé lors des affrontements avec les
forces de l'ordre décède d'une crise d'asthme à l'issue de sa garde à vue. L'intervention
personnelle du premier ministre auprès de la famille permet que ce décès ne déclenche
pas de nouvelles émeutes.

A Meaux en Seine-et-Marne les 4 et 5 juin 1991, une vingtaine de « jeunes » brisent
plusieurs vitrines, incendient une voiture et un bureau de l'office des HLM à la suite de
la noyade accidentelle d'un jeune qui voulait échapper à une patrouille de police
en traversant la Marne.

A Garges les gonesse, le 27 juin, 200 jeunes du quartier des Doucettes affrontent
les forces de l'ordre qui les empêchent de lyncher un riverain qui, excédé par le bruit,
leur avait tiré dessus.

A Aulnay-sous-Bois, le 17 juillet, des « jeunes » de la Cité Emmaüs dégradent et
incendient des voitures, à coups de cocktails Molotov, quatre nuits durant, parce que
ceux de la cité limitrophe de la Rose des Vents leur avaient interdit d'assister à leur
concert de rap.

A Pont-de-Claix, les 7 et 8 septembre, 200 « jeunes » descendent dans la rue,
incendient les voitures et jettent des pierres sur les gendarmes.

Dans le quartier du pigeonnier à Amiens les 11 et 12 novembre, plusieurs dizaines de
« jeunes » édifient des barricades, y mettent le feu et s'opposent à la police durant
plusieurs heures.

A Epinay-sur-Seine le 17 novembre, ceux d'Orgemont, envahissent le centre-ville,
brisent les voitures à la batte de base-ball et blessent deux riverains.

Aux Francs Moisins, à Saint-Denis le 28 décembre, après la mort accidentelle d'un
jeune motocycliste, la famille brutalise le chirurgien qui a tenté de le sauver. Le quartier s'enflamme.

En 1992 et dans les années qui suivent, les émeutes de quartiers ne vont pas cesser de
se multiplier pour devenir dans certaines villes de France, comme à Strasbourg chaque
31 décembre, un phénomène qualifié par certains commentateurs de traditionnel, voire
« ludique ».

En 1998, Sophie Body-Gendrot, américaniste et politologue, professeur à la Sorbonne
et à Sciences-Po, et spécialiste des violences urbaines citait des statistiques des
renseignements généraux qui, trois ans plus tôt, faisaient état de 18 quartiers où la
violence atteignait l'échelon 8 (saccages et pillages, agressions de particuliers,
affrontements avec les forces de l'ordre, Guérilla, émeute).
Dans l'édition 2001 du Que sais-je ? sur les violences urbaines, les auteurs font le
même constat : « La France comptait un seul de ces quartiers (« zones de non-droit »)
en 1993, en 1999 il y en avait dix neuf. »
En 2001 ces violences dans les quartiers sensibles n'ont cessé de prendre de l'ampleur.

De ces quartiers on peut dégager un certain nombre de points communs. Jean-Paul Gourevitch les résume ainsi : « Ils comportent de 15 à 30% de chômeurs connus, entre 40 et 70% de résidents d'origine étrangère, un taux d'échec scolaire massif avec des établissements comptant entre 30% et 80% d'enfants issus de familles non francophones, une consommation de drogue touchant près d'un tiers de la population adolescente, toutes caractéristiques qui s'écartent notablement des moyennes de la France métropolitaine. Ces cités sont caractérisées par l'absence de service public et la présence d'une minorité de jeunes en rébellion- souvent larvée, parfois explosive- considérant leur cité comme un territoire et leur bande comme une patrie. »




Géographie des quartiers difficiles

En février 1999, un quotidien régional publiait « la carte des cités interdites en Ile-de-
France. » Le journal avait mené une enquête auprès des médecins, des postiers, des
pompiers, des policiers, des livreurs de pizzas et des distributeurs de prospectus pour
tracer les contours des endroits où, à certains moments de la journée, de nombreuses
professions se trouvent interdites de séjour. Au total on trouvait 84 quartiers répartis
dans 61 villes sur les 1281 communes que compte l'Ile-de-France. Il y a onze millions
d'habitants dans cette région et les 84 cités interdites accueillent environ 350 000
habitants. Selon cette étude, il y a donc 3% des franciliens qui, sur leur lieu de vie, ne
bénéficient pas de la protection de la loi républicaine. Sans compter ceux qui, habitant
près de ces quartiers, en subissent une partie des violences.

En mars 2002, Olivier Foll, avançait ces chiffres : « Il y a 834 zones de non-droit sur
notre territoire. Des quartiers dits " sensibles". 834 ghettos dans lesquels la
hiérarchie administrative recommande aux forces de police de ne plus intervenir de
manière à ne pas provoquer de remous. »
L'état des lieux des quartiers réalisé en mars 1999 par la DCRG faisait état de 174
quartiers où ont eu lieu dans l'année des « violences plus ou moins graves, plus ou
moins préméditées, contre la personne des policiers ».
De même, Lucienne Bui-Trong affirmait : « De 106 points chauds identifiés en 1991,
on est passé à 818 quartiers sensibles en 1999 ».
Selon Xavier Raufer : « En 1993, la Direction Centrale des Renseignements Généraux
annonçait que 485 quartiers étaient "sérieusement touchés par les violences
urbaines". En 1998, c'était 818 quartiers. Fin 2000 (officieusement) des experts du
ministère de l'Intérieur disaient le cap des 1000 franchi. On en était à plus de 1100 en
2001. »


On comptait en 2001 dix neuf quartiers "hyper-sensibles" répartis dans toute la France.
La liste est la suivante :

Toulouse (31) : Bagatelle, Le Mirail, La Reynerie, Bellefontaine, Empalot.
Hem (59) : Les Hauts-Champs
Roubaix (59) : Alma-Gare, Epeule
Pau (64) : L'Ousse-des-Bois
Mulhouse (68) : ZUP de Bourtzwiller
Dammarie-les-Lys (77) : La Plaine-du-Lys
Mantes la jolie (78) : Val-Fourré
Amiens(80) : ZUP nord
Corbeil-Essonne (91) : Les Tarterêts
Grigny (91) : La Grande Borne
Antony (92) : Grand Ensemble
Bagneux (92) : Les Blagis, Les Tertres
Montfermeil (93) : Les Bosquets
Fontenay-sous-Bois (94) : La ZUP
Cergy (95) : Saint-Christophe

Cette liste ne comprend que les quartiers en état de sécession quasi-permanente, c'est
à dire où, à aucun moment de la journée, la police, les pompiers ou même un livreur de
pizzas ne peuvent entrer sans risquer de se faire agresser.
# Posté le vendredi 02 décembre 2005 17:05

L'économie souterraine des cités

La drogue

Dans les cités, les enfants apprennent dès l'âge de raison à vivre avec la drogue. Il est
courant de fumer son premier joint à dix ans. Trois ou quatre ans plus tard on peut
entrer dans l'école du deal. On en connaît en quelques mois tous les aspects et toutes
les difficultés. Dans une note de la DCPJ (Direction Centrale de la Police Judiciaire), on trouvait il y a déjà presque dix ans une description du développement d'un plan (lieu de vente) dans les quartiers de Toulouse.
Des scènes qui depuis se sont multipliées dans bien des banlieues.
On pouvait y lire « Dans les quartiers de Bagatelle et de la Farouette, l'activité
illicite de ces bandes repose essentiellement sur le trafic de stupéfiants et sur les
vols (...) Chaque bande tend donc à se spécialiser. Ainsi, le groupe, dans le secteur
chemin de Bagatelle-rue du Lot s'adonne au trafic de stupéfiants (...) Chaque bande
s'approprie un territoire précis, une cage d'escalier, un immeuble, un bloc
d'immeubles, à l'abri d'un système de surveillance, composé de guetteurs rémunérés. Les bandes sont soumises à une mobilité permanente. Elles sont également en
proie à un processus de structuration et de déstructuration permanent. Les
rivalités entre bandes vont parfois jusqu'à l'affrontement. Cette mosaïque de trafics
s'enracine autour de petits commerces maghrébins ou africains ( pâtisserie orientale,
vêtements traditionnels, bibelots ou objets artisanaux...) lieux d'échanges et de
rencontres privilégiés pour l'écoulement d'importantes quantités de haschich et
d'héroïne ».

Cinq ans plus tard, le commissaire Gilles Leclair, dans son rapport sur le trafic de
drogue dans les cités sensibles, décrivait avec précision le trafic et ses évolutions.
« Un réseau de guetteurs et rabatteurs se met en place. Il s'agit souvent de jeunes
adolescents qui traînent aux abords des entrées. Ils peuvent parfois être d'un quartier
différent pour éviter que la police ne les reconnaisse. Des armes circulent ou sont
dissimulées pour faire face notamment à des incursions de concurrents. Il s'agit
surtout d'armes blanches et de battes de base-ball mais les armes à feu sont aussi
présentes. L'engouement pour les chiens de type pitbull est toujours considérable dans les cités ou c'est une marque extérieur de puissance. La drogue est dissimulée pour
échapper à toute saisie. Les lieux de cache peuvent être des véhicules sur les parkings,
des caves. Les modes de transaction répondent au souci prioritaire de ne pas être
vus lors des transactions ni reconnus par des toxicomanes pouvant ensuite renseigner
les services de police. Le temps où la vente de doses se déroulait à ciel ouvert est
révolu ! Dorénavant, les transactions se déroulent dans les halls d'immeuble ou les
sous-sols. Les réseaux les plus organisés sont encore plus prudents : des revendeurs
différents se succèdent tout au long de la journée, ils travaillent souvent en cagoule et
disposent parfois de véritables comptoirs de vente : il s'agit de trous fait dans les murs
de cave qui permettent uniquement l'échange de drogue contre l'argent sans qu'un
contact physique ou visuel ait lieu entre vendeur et toxicomane. »

Ce trafic, s'il est très lucratif, concerne des populations (dealers et toxicomanes)
dangereuses. Il ne peut se faire qu'avec l'assentiment tout au moins passif de la cité.
Il a des conséquences directes sur toute la population : un enfant peut, en étant simple
guetteur, gagner des sommes importantes, un adolescent peut en vendant récolter plus
d'argent que son père, si bien que beaucoup de parents voyant leur niveau de vie
s'élever, grâce au « business », finissent par cautionner leurs trafics.
« Les dealers, explique Olivier Foll, opèrent dans des quartiers connus des
consommateurs. Durant la vente des enfants âgés en général de neuf à douze ans, que
l'on surnomme des « choufs », assurent le guet. Le stock épuisé, les dealers tenus
régulièrement informés des arrivages se fournissent chez des semi-grossistes qui
achètent à des grossistes aux Pays-Bas, en France ou en Allemagne. Ces derniers
acquièrent eux- mêmes la drogue auprès de négociants qui traitent directement avec le
producteur. Les dealers opérant sur le terrain gagnent en moyenne 2 300 Euros à
3000 Euros par semaine, soit quatre fois le salaire d'un cadre en un mois ».
Les stocks peuvent être particulièrement importants. En 2001, on trouvait au mois de
mai, puis au mois de juin, à Nanterre, dans le quartier des Canibouts 40 000 pilules
d'ecstasy, puis un mois après 120 kg de pollen de cannabis. On estime que plus de 25 tonnes arrivent chaque mois dans les cités chaudes de la petite couronne. On est face à
une « gigantesque toile d'araignée parfaitement élaborée où des bandes organisées se
partagent chaque territoire de la banlieue tout en mettant sur pied des filières
internationales. « Le plan » (lieu de vente de stupéfiant de Massy), vend 200 doses
d'héroïne et de cocaïne par jour, par quart de gramme, à 200F la dose. Une recette
quotidienne de 30 000 F en moyenne. Le plan tourne de 10 heures du matin jusqu'au
soir, sept jours sur sept, dégageant donc un chiffre d'affaire de 10 millions de francs
par an ».

Pour la seule Région Rhône-Alpes, le trafic de stupéfiant ( drogue douce et drogue
dure) générerait 1,3 milliards d'euros par an.
Le trafic est donc à l'origine de la prospérité relative de ces cités ( où l'on peut voir
des enfants habillés de vêtements très coûteux, et des jeunes adultes au volant de
voitures de luxe). Formés aux subtilités de la justice française, les « jeunes » savent
qu'hors du flagrant délit ils ne risquent pas grand chose. « Il ne suffit pas de constater
qu'un chômeur déclaré roule en Porsche à la Courneuve ou aux Tarterêts, explique un
ancien directeur départemental des polices urbaines, encore faut-il pouvoir réunir les
éléments constitutifs de l'infraction ». Une aisance économique apparente qui entraîne
même quelques hauts fonctionnaires résignés ou cyniques à croire que la déshérence
des banlieues se réglera par elle même. Que le trafic sera le poumon économique de la
cité, et qu'en le laissant se dérouler on obtiendra la paix sociale. Malek Boutih
s'attaque avec énergie à ce qu'il considère comme un sophisme : « Il ne faut pas partir
dans des raisonnements pervers, qui consistent à dire « les dealers font vivre les
familles » et y voir une forme de compensation au chômage qui amène la tranquillité. C'est un discours démagogique extrêmement dangereux de la ghettoïsation raciale ».

C'est que cette économie parallèle prend vite pour loi celle du plus fort.
Le moindre conflit, la moindre incartade avec un représentant de l'autorité
peut alors donner lieu à des scènes de véritable guérilla urbaine.
Si l'Etat réinvesti ces zones explique Pierre Bédier maire (RPR) de Mantes la jolie (Yvelines),
« il y aura forcément des voitures brûlées, des bâtiments publics brûlés, parce que ces
voyous vont quand même se défendre. »
Dès 1991, M. Adil Jalouzi, sociologue, responsable du centre de recherche
« banlieuescopies », expliquait lors de l'émission Médiations, que la violence et
l'agitation des jeunes issus de l'immigration dans les banlieues sensibles, « n'est que
l'écume d'une vague profonde. » Il précisait : « si la police fait du vandalisme et des
émeutes sa priorité, alors elle se trompe de cible, néglige l'essentiel : l'existence d'une
économie cachée de type mafieux, basée sur le vol, le racket et surtout le trafic de
drogue. C'est le résultat d'une situation sociale dégradée du fait du chômage et de
l'exclusion, cette économie parallèle de « survie » engendre à son tour une mentalité
nocive pour des jeunes déjà non-motivés pour des métiers sous-qualifiés et sous-payés.
La priorité de la nécessaire mission répressive de la police devrait donc être la lutte
contre le trafic de drogue. » En 2001, Marylise Lebranchu, alors Garde des Sceaux,
incitait les magistrats du parquet à combattre cette économie parallèle et leur
demandait « d'accentuer les efforts vers la recherche et la répression d'une
délinquance qui contribue à l'existence d'économies souterraines dans les
quartiers urbains. »




Trafics d'armes

« La banlieue des années 1970, c'est terminé. Aujourd'hui dans les HLM, ils cachent
des bazookas dans les caves ». Les propos désabusés du chanteur Renaud, ex-idole de
la banlieue lors de la sortie de son nouvel album, « Boucan d'enfer » en mai 2002, illustre bien l'évolution criminelle de certains quartiers en vingt ans. Les bagarres au
couteau, façon West Side Story, appartiennent à l'histoire, aujourd'hui ce sont les
armes à feu qui ont remplacé l'arme blanche. Du Luger 99 à grenaille pour les enfants
aux lance-roquettes pour les malfaiteurs qui s'attaquent aux fourgons blindés.
En France, durant l'année 2001, 22 lance-roquettes ont été saisi par la police.

Selon un haut fonctionnaire de la police ce chiffre est particulièrement préoccupant.
« Avec onze de ces lance-roquettes, explique-t-il, on met la France à feu et à sang
pendant six mois ». En 2000 à Nanterre, la police lors d'une perquisition mettait par
hasard la main sur 11 lance-roquettes antichars de fabrication serbe. Un an plus tard,
toujours à Nanterre, une perquisition dans le quartier des Canibouts permettait la saisie
de deux pistolets mitrailleurs (un de type Mat 49, l'autre de type Scorpio). Le marché
de la drogue est l'une des causes principales de l'arrivée des armes dans les quartiers
sensibles, « on utilise des fusils à pompe et fusil d'assaut pour sécuriser le trafic de
stupéfiant ».

Les zones de « non-droit » sont des lieux de stockage et de vente idéaux pour ces
armes de 1ère catégorie. « Dix à vingt millions d'armes à feu circuleraient actuellement
en France et des informations diverses laissent apparaître que les cités constituent un
débouché important pour le trafic. L'an dernier, l'existence de trafic d'armes a été
établie dans la cité des 4000 à La Courneuve (fusil de chasse et à pompe), ainsi que
dans le quartier de Bellevue à Nantes ( pistolet 357 magnum et pistolet mitrailleur de
l'armée israélienne UZI). En 1999, il était possible de se procurer des armes de poing
( de style Beretta automatique) dans le quartier de Béligny à Villefranche-sur-Saône,
contre la somme de 5000 francs. »
A Amiens au mois de juillet 2001, « une famille au passé délinquant chargé, vivant
dans les quartiers nord, vendait des fusils à pompe entre 700 et 800 francs. Certaines armes possédaient des crosses escamotables et des poignées permettant de saisir et de
recharger l'arme avec rapidité. »

Des faits similaires se constatent autour de Paris et dans toute la France.
Le 21 juin 2001, dans les gaines techniques d'un immeuble du quartier du Point-du-
Jour à Troyes, on trouvait cinq obus de calibre 20 mm, une fusée éclairante et une
cartouche de Winchester Magnum 300. A Metz, toujours dans une gaine technique du
quartier Borny se cachait un petit arsenal : un pistolet mitrailleur, un pistolet 9 mm, un
fusil calibre 12 à canon scié et un lot de cartouche 9mm Parabellum.
A Béziers, le 2 Septembre 2001, après une perquisition chez Safir Bghioua, le criminel
qui avait attaqué un fourgon de police au lance-roquette et tué au fusil d'assaut le
directeur de cabinet du maire de Béziers, on trouvait un vrai équipement de
mercenaire : fusils d'assaut, fusils à pompe, lance-roquette en provenance des balkans.
Le 11 octobre, un AK 47, trois chargeurs et une lunette de visée pour fusil étaient
retrouvés dans la cité des 4000 à la Courneuve. Début novembre, la police découvrait
dans les parties communes d'une cité d'Epinay-sur-Seine une grenade défensive, un
pistolet mitrailleur et plusieurs chargeurs.
Ces armes de guerre proviennent le plus souvent de Yougoslavie. Elles prolifèrent
de façon très inquiétante et nourrissent le grand banditisme qui les utilise notamment
pour attaquer les transporteur de fonds. Le 23 mai 2002, le braquage manqué d'un
fourgon de la Brink's à Emerainville (Seine-et-Marne) permettait à la police de mettre
la main sur un arsenal impressionnant : lance-roquettes, fusils d'assaut de type
Kalachnikov (AK 47), pistolets automatiques, munitions de gros calibres à profusion.
Les attaques de fourgon, comme un grand nombre de hold-up se font désormais avec
armes et parfois uniformes de guerre.




Le marché aux voleurs

Selon Hafid Oaudji, jeune habitant de la banlieue lyonnaise, on peut « tout acheter et
pour pas cher ». Sur le marché des objets volés : « On trouve absolument de tout . Et s'il n'y a pas ce que vous cherchez, vous passez commande. Exemple : si vous
cabossez l'aile de votre voiture, vous allez dans une cité, vous commandez une aile,
vous donnez votre prix et le lendemain après vous avez votre aile ».

Dans la seule région Rhône-Alpes on compte une dizaine de « zones franches ». A
Lyon, ce sont la Duchère, Mermoz-Etats-Unis, Bron-Parilly ; en banlieue, ce sont les
Minguettes à Venissieux, le Mas du Taureau à Vaulx-en-Velin. Dans la banlieue
grenobloise : la Villeneuve, le quartier Tesseire, Mistral et dans la banlieue
stéphanoise : Montchovet, la Cotonne et Montreynaud qui sont selon un policier
stéphanois de « véritables supermarchés où sont recyclées les marchandises volées. »
On y trouve du « matériels hi-fi, téléphones portables, ordinateurs, vêtements de
marque, montre, parfums, pièces détachées d'automobile...Mais aussi cannabis et
drogue dure sans oublier les armes. » Ces paradis fiscaux, à l'abri de la police, où
les malfaiteurs peuvent écouler leur marchandise génèrent ( mise à part la vente de
drogue) près de deux milliards d'euros. Il y a d'abord le trafic de voitures composé en
trois créneaux : Le vol utilitaire « qui permet aux délinquants de se déplacer pour
exercer leur activité ou pour leurs loisirs ; le trafic de pièces détachés et enfin le vol
de grosses cylindrées qui sont ensuite exportées vers des pays du tiers-monde ou les
pays de l'Est. Au total plus de 70 000 véhicules sont volés ou détériorés dans
l'année. »
Il y aussi les vols de marchandises « Que ce soit des casses de magasins ou
d'entrepôts, les cambriolages de particuliers, les détournements des camions, un
commerce qui représente environ 1% du montant des ventes légales. » Il y a enfin les
vols d'argent « 15 000 faits sont constatés officiellement chaque année dans la région, ce qui selon différentes estimations réalisées par des associations d'usagers des
banques , permet aux délinquants de réaliser 300 millions d'Euros de chiffre d'affaire dans la région. » Dans cette région selon les statistiques de la police, 1,3% de la
population a été mise en cause au cours de l'année 2000 dans des actes de délinquance.
Soit 73 000 personnes, dont 15 000 mineurs.

Les interventions de la police n'y changent rien : « Il y a régulièrement des descentes
de flics. Ils bouchent les deux entrées, ils saisissent tout et arrêtent tout le monde.
Mais c'est du cinéma, le dimanche suivant ça recommence » dit un jeune lyonnais.
« Les délinquants qu'on arrête sont immédiatement relâchés et quelques jours plus
tard les réseaux se reconstituent. » poursuit Pascal Barthélémy du syndicat de police
Alliance. Jean Paul Gourevitch donne ainsi l'exemple du Carrefour de Sartrouville qui
témoigne de la capacité qu'ont certain malfaiteurs à imposer leur règles, même à des
de grandes entreprises. Après la mort d'un jeune habitant de la cité du Plateau et des
Indes abattu par un vigile, la direction a embauché des jeunes du quartier pour faire la
sécurité et « a ordonné de fermer les yeux sur les passages en force avec des caddies
pleins aux caisses, les pitbulls et les scooters pétaradant dans les allées ».
Cette mise en place d'une économie parallèle jointe à une intimidation des
commerçants fait que ceux qui n'ont pas les moyens de s'offrir alarmes et services de
sécurité fiables se voient dans l'obligation de quitter le quartier. Les magasins restant
doivent affronter la concurrence des marchés aux voleurs qui se multiplient.
Quel intérêt aurait un garagiste à s'installer près de la cité de La Rose-des-Vents à
Aulnay-sous-bois. Là, en bas des tours on y bidouille des voitures différentes toutes
les semaines qui sont ensuite revendues pour le Maghreb ou aux portes du
périphérique. « La ville a essayé de formaliser cette économie informelle- raconte
Jean-Paul Gourevitch, en mettant en place un atelier de mécanique qui a été cambriolé
et saccagé. » Ce business serait entre les mains de bandes faites sur le modèle des
bandes américaines comme le 18th street gang de Los Angeles qui regroupe plus de
vingt mille membres ou les Bandidos. Ces bandes françaises n'ont ni l'importance, ni l'organisation, ni la capacité de nuisance de leurs grandes soeurs des Etats-Unis mais
elles en reproduisent les codes. « La fonction structurante d'une bande s'affirme dans
son « honneur ». A ceux qui n'ont rien ou qui ont tout perdu ou abandonné, il faut
redonner une stature qui se cristallisera autour de la fierté ethnique, de
l'appartenance au groupe, de l'émergence du chef. Celui qui a « Bac +5 » ( c'est-à dire
qui a affronté cinq fois la brigade anticriminalité) qui totalise les années de
prison, qui a massacré un « flic » ou qui détient le record des remises en liberté après
interpellation est perçu comme un caïd. » « Il bénéficie d'une garde rapprochée, des
porteurs de serviettes, des guetteurs ( les « choufs »). Chaque bandes est ainsi
structurée en cercles concentriques d'un pouvoir qui s'élargit aux limites du
territoire. Dans le deuxième cercle les soldats ( si possible mineurs), ceux « que
l'on expédie au combat ou que l'on place dans les embuscades tendues aux pompiers ou aux policiers. »

La mise en place de cette économie par des bandes organisées entraîne un certain
nombre de va-et-vient, de squats, de réunions tardives qui imprègnent petit à petit
toute la vie du quartier. Les incidents avec les commerçants se multiplient allant
parfois jusqu'au drame, comme à Longwy en décembre 1998 quand Bellaïd Mellaz a
été abattu par un pharmacien pendant qu'il cambriolait sa maison. En représailles la
pharmacie fut incendiée, tout comme une boutique de fleuriste, une auto-école et une
dizaine de voitures.
# Posté le samedi 03 décembre 2005 06:01
Modifié le samedi 03 décembre 2005 06:23