Quelles solutions ?

Quelles solutions ?
Devant un problème si vaste, faisant appel à tous les niveaux de la société, il serait
difficile de tenter de définir dans ces pages les moyens qui pourraient faire disparaître
ces « zones de non-droit ». Notre propos est de déceler quelles sont les menaces
criminelles présentes et à venir. Il convient d'abord d'en saisir la réalité. C'est ce que
nous avons essayé de faire dans les trois précédents chapitres. Celui-ci a pour objet de
connaître les possibilités de défense des organismes républicains. Il se propose dans
cette dernière section de confronter les propos de ceux qui, policiers, politiques,
experts de tous bords tentent d'apporter des solutions à ce problème
extraordinairement complexe.
La première nouveauté est que, mis à part quelques chercheurs tel Laurent Muichelli,
qui contestent l'explosion de la délinquance et ne voient dans les émeutes de quartiers
que le cri de désespoir d'exclus oubliés, la quasi totalité de ceux qui se penchent sur le
sujet reconnaissent l'existence de « zones de non-droit » animées par différents trafics,
notamment la drogue et les armes. Leurs constats se ressemblent mais ils ne voient pas
les mêmes causes et les mêmes solutions pour restaurer l'autorité de la République.



Paroles d'élus

De gauche, comme de droite, ils prennent de plus en plus la parole pour exiger des
réponses d'Etat aux problèmes des « zones de non-droit ». Côté droit c'est d'abord
Philippe Douste Blazy (ancien maire de Toulouse) qui ne cache pas son admiration pour Rudolph Giulani, ancien maire de New York, qui a résorbé la criminalité dans sa ville en pratiquant la tolérance
zéro : « J'ai décidé cet été de me rendre à New York, raconte-t-il, afin d'étudier les
remèdes et les raisons de ce qui est présenté partout dans le monde comme une
réussite exemplaire. Il y a six ans j'ai vécu plusieurs mois à New York où j'avais
rejoint une équipe de chercheurs. Le contraste entre la situation d'hier et celle
d'aujourd'hui est saisissant : il n'y a plus de zones de non-droit, Harlem n'est plus le territoire de ces bandes rivales qui entretenaient un véritable climat de guerre
civile. »

Nicolas Sarkozy juge lui que la reconquête de ces territoires est la première réponse à
l'insécurité . « La situation de l'insécurité dans notre pays est extrêmement
préoccupante ( ...) Les quatre premiers mois de l'année sont très mauvais: +5%
d'augmentation de la délinquance, ce n'est pas une mode médiatique. Elle n'est pas
faite par la télévision, la réponse à l'insécurité doit être multiforme et doit passer par
l'éducation, la famille, la prévention et la répression (...) Je voudrais que l'on passe
d'une stratégie défensive à une stratégie offensive (...) Je souhaite que nous allions
maintenant, policiers et gendarmes, chercher les délinquants avant qu'ils
n'agissent(...) Il n'y a pas un centimètre carré du territoire national qui doit être en
zone de non droit ».

Une détermination qui ressemble à celle de Jean Pierre Chevènement ministre de
l'intérieur mettait la même énergie à combattre les violences issues des quartiers
sensibles. Il souhaitait pour cela que toutes les volontés travaillent aux mêmes
objectifs : « Il faut concentrer des moyens d'investigation plus importants sur les
banlieues sensibles, tant pour mettre un terme aux nombreux trafics qui y
entretiennent l'insécurité et les comportements inciviques que pour accroître le
nombre des mises en cause des jeunes délinquants et réduire d'autant chez eux-mêmes
et dans la population environnante le sentiment d'impunité. Par ailleurs, le recours à
la police technique ainsi qu'aux procédés de regroupement concernant les modes
opératoires et les signalements devront être systématiques. Il y aura lieu également de
renforcer l'utilisation des moyens audiovisuels les plus performants offrant des
possibilités d'identification des auteurs de faits de violences urbaines et donner force
probante aux procédures établies à leur encontre. Ainsi les services et unités
d'investigations et de recherches et les sûretés départementales, dans les départements
où elles existent disposeront à la fois de l' information et des moyens nécessaires leur permettant d'accroître leur efficacité. Lorsque des surveillances de longues durée ou
extérieures au département concerné seront nécessaires, il pourra être fait appel aux
unités spécialisées des services régionaux de la police judiciaire (brigade régionale
d'enquête et de coordination, brigade des stupéfiants, groupe de répression du
banditisme) pour démanteler les bandes de délinquants chevronnés sévissant dans ces
zones. »
Daniel Vaillant, lui aussi quand il était ministre de l'intérieur avait affiché sa
détermination : « la peur doit changer de camp, affirmait-il Il n'est pas normal qu'il y
ait des zones de non-droit. Les caïds ne doivent pas faire la loi dans les quartiers. »
Julien Dray quand à lui, élu socialiste de l'Essonne et spécialiste pour son parti des
questions de sécurité donnait ce cahier des charges : « Aujourd'hui nous devons faire
preuve de fermeté à deux niveaux. Premièrement, face aux conséquences
insupportables de la violence, qui aboutit au basculement vers une logique mafieuse
d'une partie de la population. Deuxièmement nous devons être fermes faces aux
causes, car ne s'attaquer qu'aux conséquences reviendrait à se lancer dans une
infernale fuite en avant. »




Paroles d'experts

D'abord niée, puis devenu phénomène médiatique l'insécurité est aujourd'hui
observée par de nombreux spécialistes. Ils peuvent être ancien commissaire,
criminologue, professeur à la Sorbonne, sociologue, ils ont tous un avis tranché sur le
phénomène des « zones de non-droit » ou des « quartiers en sécession » pour ceux qui
préfèrent cette appellation.
Sébastian Roché, chercheur au CNRS et professeur à l'IEP de Grenoble donne comme
premier adversaire le trafic de drogue :« La consommation de Cannabis n'a pas
d'impact sur la santé publique. Seulement, quand elle augmente, les dealers de
quartiers s'organisent en filières, et entrent en contact avec des importateurs qui
appartiennent à la criminalité organisée. Cela durcit leur comportement : pour 5 grammes de cannabis, personne de prendrait de gros risque, pour 5 kilos , cela vaut le
coup d'attaquer un poste de police. » Georges Fenech, lui, ardent défenseur de la
tolérance zéro demande d'abord que l'on saisisse la spécificité des ces quartiers où
l'uniforme est en danger : « Je ne méconnais pas le phénomène des hooligans ou des
skinheads, mais ils n'ont pas la dimension de la violence manifestée, en France, à
l'encontre de ceux qui incarnent l'ordre : policiers, pompiers, conducteurs de bus.
Quiconque porte un uniforme est ressenti comme un occupant, d'où le phénomène des
cités interdites et des zones de non-droit. ».
Beaucoup de spécialistes mettent l'accent sur la détermination des politiques et
l'exigence de résultats qu'elle doit avoir vis-à-vis de la police.
John Mollenkopf qui a participé à la mise en place de la Tolérance Zéro à New York
explique un des aspects essentiel de la méthode Giulani: « Tous les mois chaque
commissaire est auditionné par le chef de police et son équipe. Debout, devant une
barre, comme au tribunal, il doit s'expliquer sur ses résultats. On ne discute pas du
bilan des trois mois écoulés, mais de ce qui s'est passé dans les jours précédents. La
pression à la performance est très forte. Les abonnés aux mauvais résultats sont
évincés. C'est là la clé de la réussite New-Yorkaise ».
Olivier Foll, lui, défend cette même détermination en y ajoutant la nécessité d'un
travail en commun : « La mise en place de solutions pour lutter contre la
criminalité et l'insécurité, quelles qu'elles soient, passe obligatoirement par une ferme
volonté politique et par la détermination de l'Etat et ses institutions dans l'application
des décisions. A mon sens, les remèdes les plus pertinents à proposer visent quatre
objectifs. Tout d'abord les instructions données aux forces de l'ordre doivent être
claires et justifiées. Ensuite, il faut mettre en place une politique pénale globale et
cohérente, strictement relayée par les parquets. Par ailleurs, apaiser l'institution
scolaire s'impose en l'adaptant à la diversité des situations. Enfin, renforcer le rôle
des élus locaux me paraît incontournable. »
Une coordination des forces que défend aussi Lucienne Bui-Trong : « Il faut aussi que,
de leur côté, les institutions apprennent à travailler en partenariat, ce qui suppose
ouverture, transversalité, dialogue et capacité d'élaborer des projets communs. Or, la
tradition est plutôt à la circulation verticale de l'information, à la spécialisation des
taches et au secret professionnel...Mais, compte tenu du terreau social et culturel où
elle apparaît, la violence urbaine constitue un problème complexe et délicat. On ne le
traitera que si l'on adopte une approche globale. Chacun devra y mettre du sien, car il
faut une grande force de conviction pour résister au climat d'animosité que l'on
rencontre dans le quotidien ».
Xavier Raufer, voit dans l'arrestation du noyau dur délinquant résidant dans les
quartiers, l'acte le plus symbolique en même temps que le plus efficace. Dans un texte
particulièrement dense, il résume les conséquences directes qu'ont ces « zones de non-droit
» et le sentiment d'impunité qu'elles donnent aux bandes qui y vivent. Il en fait le
poumon de la violence : « L'écrasante majorité des violences urbaines touche dix-neuf
départements de la métropole ; au sein de ceux-ci, une centaine de quartiers hors
contrôle. Ces zones de non-droit sont connues mieux, elles sont célèbres. Elles
défrayent chaque semaine la chronique : la Rose des vents, les Pyramides, les
Tarterêts, le Clos Saint-Lazare, les Bosquets... Un Far West à la française. Le
ministère de l'Intérieur en tient la liste, avec nomenclature des « spécialités
criminelles » : l'héroïne, les voitures désossées, le cannabis, les squats payants, etc.
Dans ces cités sévissent des bandes, agrégées autour de noyaux durs de prédateurs
hyperactifs et multirécidivistes. Eux aussi sont tous des célébrités locales. Sur le
terrain, policiers et gendarmes en savent la liste par coeur. En avril dernier, un
policier de la brigade anti-crime de Béziers (179 véhicules incendiés en 2001, 897
cambriolages) martèle : « On les connaît tous. On a identifié leurs voitures, leurs
habitudes, leurs points de chute. ». Insistons : la réalité et la nocivité de ces noyaux
durs ne sont pas des fantasmes droitiers. Voyez le rapport « Habiter-cohabiter, la
sécurité dans le logement social » (février 2002), commandé par Mme Marie-Noëlle
Lienemann, icône de la gauche socialiste, et rédigé par M. Didier Peyrat, naguère
membre du Syndicat de la magistrature. Tous les acteurs de terrain le confirment : gardiens d'immeubles HLM, responsables associatifs, travailleurs sociaux. Dans ce
rapport, un sondage Ipsos souligne que, pour 74 % des habitants des HLM, « une
petite minorité de jeunes sont les auteurs d'une très grande partie des actes déclarés »
Dans ces bandes, sévissent des boulimiques de l'agression, comme ce mineur de 16
ans, arrêté en mars dernier dans la cité chaude de la Reynerie à Toulouse et qui avoue
350 vols avec violence en trois mois. Il n'attaquait que des femmes vulnérables. En ses
propres termes, « juste des vieilles ou celles qui boitent ». Chaque sac arraché lui
rapportait de 10 à 50 ¤.
Usage du butin ? « Se payer des vêtements Lacoste et emmener sa copine au McDo ».
Ces bandes sont polycriminelles et parfois proches du terrorisme. En avril dernier,
dans un quartier chaud de Lyon, la police démantèle un gang qui, depuis deux ans,
volait en Suisse des voitures et scooters, revendus ensuite dans les « marchés aux
voleurs » du Rhône. Pour les policiers, « tous avaient déjà un casier judiciaire fourni
et connaissaient la loi Guigou sur le bout des doigts ». Cette même bande avait projeté
une voiture-bélier en flammes sur une synagogue de Lyon, le 30 mars écoulé.
Pourquoi la synagogue ? Bof, la télé, la Palestine, tout ça... D'ordinaire leur façon de
s'amuser , les voitures-béliers du gang incendiaient plutôt des gymnases ou des postes
de police. Depuis que ces dix individus sont incarcérés et avant que la justice ne les
relâche ou qu'une nouvelle bande ne se forme, faute de travail préventif sérieux , le
quartier (12 000 habitants) est redevenu paisible. Ces quartiers hors contrôle doivent
être pour de bon policés, au sens noble du terme. Ces malfaiteurs chroniques doivent
être châtiés par application stricte du Code pénal. Ce, dans le calme, sans brutalité, ni
effets de manche le pire serait ici qu'une sorte de Sharon des banlieues multiplie
d'inefficaces et contre-productives opérations coup de poing. Dans le calme, disons-nous,
mais sans retard. Car, si subsistent les Cours des Miracles des banlieues, si les
jeunes prédateurs violents ne sont pas appelés au respect de la loi, les « mieux doués»,
les plus durs d'entre eux passeront en force à la première division du crime : le grand
banditisme. Cette évolution est en cours. Les « beaux mecs » de 2010 sont déjà en préqualification
dans les quartiers chauds. Il est du devoir d'un criminologue, qui les
rencontre parfois en liberté sur « leurs » territoires, d'assurer les pouvoirs publics
que la communication officielle n'impressionne pas du tout ces jeunes truands. Ils considèrent, aujourd'hui encore, la police et la justice comme « des bouffons ». Il
n'est que temps de les rappeler fermement à l'ordre. »
Il y a quelques années, deux « zones de non-droit » s'étaient développées à La Haye.
Quarante policiers y ont patrouillé jour et nuit jusqu'à ce que l'ordre revienne. " S'il
avait fallu mettre cent policiers, nous l'aurions fait, déclare M. Dreyssen, chef de la
police à La Haye. Quand un problème survient il faut agir tout de suite(...) rétablir la
confiance, montrer que la police est là, au service des citoyens."
Laurent Davenas, procureur, ne croit pas à cette solution uniquement policière :
« Ce n'est pas en bouclant une cité avec des CRS transformés en « ninjas » que l'on
garantit le mieux la paix publique. Nombre de policiers l'admettent, qui confessent
leur gêne, leur peur même, quand ils approchent ces gamins en jacquerie qui, bien
souvent, ont l'âge de leurs propres enfants. On le sait, pourquoi le taire ? Statique et
massive, la police ne fait que fortifier le ghetto ».
Sophie Body Gendrot, dans cette même ligne s'inquiète de décisions policières qui
pourraient accentuer le sentiment de révolte de ces quartiers. Elle voit dans la violence
qui y règne d'abord un moyen d'expression : « les adolescents ont compris que les
émeutes et les intimidations sont payantes : quelques voitures brûlées devant les
caméras de télévision attirent plus l'attention que tous les rapports d'experts.
S'opposer aux symboles d'autorité, c'est exister et retourner la violence d'une société
qui exclut. Il suffit de casser pour devenir visible et entrer rapidement dans le jeu
politique. Ce sont les plus entreprenants, ceux qui ne veulent pas sombrer dans
l'exclusion qui s'expriment par la violence. (...) Ceux qui ne se battent plus sont déjà
endormis devant leur télévision à longueur de journée, prisonniers de la « défonce »
ou passés dans l'économie parallèle. » Laurent Muchielli s'élève lui contre les
« visions policières » de ces quartiers et de la délinquance en générale. « Je crois qu'il
ne suffit pas de dire ce qui est pourtant la pure vérité, à savoir que l'augmentation de
la délinquance n'est qu'un symptôme de crises générales ( crise du salariat, crise des systèmes moraux traditionnels, redéveloppement des inégalités sociales et
générationnelles, ghettoïsation de certains quartiers, inquiétudes généralisées face à
l'avenir, etc..) que traverse la société française. Cela ne suffit pas car, de l'autre côté ,
on pourra toujours s'entendre répondre quelque chose du genre : « Vous avez peut-être
raison, mais en attendant il faut bien traiter les problèmes concrets et nous les
connaissons bien alors laissez-nous faire notre travail de maintien de l'ordre. Par
conséquent ( cela vaut d'abord pour les intellectuels mais aussi en l'occurrence pour
de nombreux syndicalistes), il faut être suffisamment lucide pour ne pas s'installer
confortablement dans une position de refus-retrait en rejetant en bloc le dialogue
institutionnel, en menaçant de bloquer autant qu'on le peut tel ou tel fonctionnement.
Pour caricaturer un peu les choses je dirais que faire la grève n'a de sens que si cela
a pour but d'ouvrir un dialogue jusqu'alors refusé et de se faire reconnaître comme
acteur à part entière d'un problème, mais cela ne sert pas à grand chose sur le fond si
cela vise simplement à exprimer son désaccord avec une politique. Je crois qu'il faut
sortir de la position « résistancielle », être davantage conquérant en opposant à la
vision sécuritaire des problèmes une autre vision globale ( avec elle aussi ses principe,
ses diagnostics et ses remèdes) articulée autour du concept de prévention. »
Alain Bauer, professeur à la Sorbonne et président d'une société de conseil en
sûreté urbaine, voudrait qu'avant tout l'on fasse le meilleur diagnostic possible pour
éviter les remèdes simplificateurs et extrémistes tout comme les explications
angélistes : « L'insécurité existe, elle se développe, elle change de nature.
L'augmentation massive des violences contre les personnes, la transformation d'une
délinquance contre les biens vers les agressions physiques, génère une demande
sociale de sécurité plus forte que jamais. Le retour de la violence structure le
renversement des priorités des électeurs et l'apparition de la sécurité au premier rang
de leurs préoccupations. Le réel vécu par les habitants, qui n'a qu'une lointaine
relation avec le réel connu des services de police, révélé par des statistiques
incertaines, doit enfin être pris en considération. Tout miser sur la prévention sociale, alors même que le lien entre délinquance et chômage est loin d'être établi
mécaniquement, viserait à nier l'existence de phénomènes criminels qui ne sont pas
des actes militants. Tout miser sur la répression, sans chercher à comprendre l'acte,
créerait les conditions d'une société répressive sans âme ni conscience. La violence en
France est le plus souvent communautarisée. Les victimes et les auteurs se
ressemblent, viennent des mêmes quartiers, appartiennent au même milieu social. Ne
pas reconnaître l'insécurité comme une autre injustice sociale crée les conditions d'un
basculement, au mieux vers l'abstention, au pire vers les extrêmes. »
# Posté le samedi 17 décembre 2005 07:00

Conclusion

Conclusion
Au terme de cette étude, il paraît acquis qu'un certain nombre de quartiers des
banlieues ou des villes françaises présente les mêmes caractéristiques.
Une vie quotidienne rendue difficile par le fait d'un petit nombre de malfaiteurs qui
intimident les habitants ; des aspects extérieurs de délabrement (voitures brûlées) qui
côtoient des signes extérieurs de richesses ( grosses cylindrées, vêtements de marque).
Une défiance quasi-systématique vis à vis des représentants de l'ordre républicain :
police, huissiers de justice, mais aussi des pompiers et des médecins.
Un risque d'accrochage à chaque intervention policière. Une économie parallèle
souvent très lucrative qui va des téléphones portables aux armes de combats en passant
par les drogues dures ou douces.
Ces quartiers peuvent être considérés comme en rupture avec le reste de la société
puisqu'il est difficile, voire quasi-impossible d'y faire appliquer la loi.
Cette marginalité en fait des enclaves parfaites, des « paradis fiscaux » pour
l'économie souterraine selon les termes d'un élu de Vaulx-en-Velin.
Ces territoires sur lesquels l'Etat ne semble plus avoir de prise peuvent représenter, en
outre, des lieux de recrutement et d'organisation pour d'éventuels réseaux de
terroristes islamistes. Ils sont enfin la porte ouverte à toutes les dérives
( racket, location d'appartement à des prix écrasants pour des sans-papiers, menaces
sur les victimes de crimes ou de délits qui voudraient porter plainte) que la loi du plus
fort transporte avec elle. Ils permettent donc le triomphe de l'illégalité, de l'agression,
de l'intimidation, du vol et du trafic. Du plus fort sur le plus faible, du plus violent sur
le plus civil, du plus malhonnête sur le plus honnête.
Ceux qui ont mis en marge ces quartiers font, au surplus, déborder ce climat de mépris
de la loi au-delà des murs de leur cité, dans les villes, les campagnes et sur les lieux de
vacances. Ils défient le reste de la société, forts de l'argent facile, de leur pouvoir d'intimidation, de l'organisation de leur « business » qui leur assure pour leur grande
majorité de ne pas ou peu connaître la prison.
Plus que zones de « non-droit », il faudrait donc parler de zones «d'anti-droit » ou de
zones « anti-républicaines » puisque ceux qui en ont fait leur territoire s'affranchissent
délibérément du droit républicain au profit de leurs règles qui ont pour seul objet de
développer leur puissance. Le principe fondateur du droit- l'égalité des citoyens
devant la loi - disparaît de ce fait.
Au lendemain des premiers et deuxième tours de l'élection présidentielle, nombreux
furent ceux qui dénoncèrent la mise en scène d'une insécurité fantasmatique par la
télévision, la radio et les journaux. Celle-ci aurait été à l'origine du score imprévisible
de Jean-Marie Le Pen. Si cette polémique sur le rôle des media tient plus des querelles
de soirées électorales que du débat d'idées, elle a révélé le tour idéologique que
pouvait prendre l'analyse de l'insécurité. Ce n'était plus le crime qui était inquiétant
mais le fait de le montrer. Elle a peut être eu le mérite de faire de la sûreté des citoyens
la première des questions politiques. Elle a permis que l'on sorte des slogans, d'où
qu'ils viennent, et que l'on puisse s'attacher à régler concrètement cette dérive des
quartiers. C'est qu'à force de les laisser se détériorer, on a rendu le problème encore
plus complexe. Lucienne Bui-Trong écrivait en l'an 2000 : « Si les évolutions
inquiétantes des violences urbaines constatées ces dernières années, devaient se
poursuivre, les quartiers difficiles tendraient de plus en plus vers une situation à
l'américaine : la délinquance lucrative (business illégal, délinquance de profit avec
modus opérandi violent) prendrait le pas sur la violence d'expression, les violences à
connotation anti-institutionnelle devenant de plus en plus, dans ce contexte, des
manières de préserver des territoires transformés en zones de non-droit au sein
desquelles prédominerait une contre-culture tournant en dérision le reste de la société
(les « bouffons ») et exaltant des valeurs machistes (culte de la force, mépris du faible)
Si les quartiers soumis à cette logique finissent par moins faire parler d'eux en termes
de troubles graves à l'ordre public, et à donner l'illusion que le problème des
territoires a disparu, c'est aux prix d'un global des institutions, d'une banalisation des incivilités et d'un processus de ghettoïsation. » Elle décrivait notre situation présente.
A l'écouter, dans dix ans, il deviendra dangereux de se tromper de bretelle d'autoroute
aux alentours des grandes villes, il faudra éviter certaines lignes de RER à partir d'une
certaine heure, apprendre à baisser les yeux lorsque l'on croisera un groupe en
vacances ou installé dans un centre commercial, s'habituer aux émeutes dans la
périphérie des villes, et aux scènes de pillages lors d'événements festifs et populaires,
comme lors de grandes manifestations. La culture de l'impunité continuerait de se
développer pour les plus jeunes, tandis que les plus âgés joueront de plus en plus
« Les Affranchis ». Ce que Malek Boutih dit dans une formule lapidaire :
« Aujourd'hui, soit on reprend le contrôle des cités, soit on bascule dans la grande
délinquance. »
# Posté le samedi 17 décembre 2005 07:07

La criminalité en France en l'an 2000

La criminalité en France en l'an 2000
# Posté le samedi 17 décembre 2005 07:24

Témoignage de Maurice BERNARD, habitant des 4000 à La Courneuve

Maurice Bernard habite la cité des 4000 depuis sa création en 1963. Il a été président de l'Amicale CNL des locataires des 4000 et conseiller municipal de La Courneuve. C'est un militant connu pour son engagement dans les associations locales de lutte contre le chômage.


Maurice BERNARD

Aujourd'hui les grands ensembles ne font plus rêver. Ils ne répondent plus aux besoins des populations aux revenus moyens ni aux besoins des populations plus aisées. Ils sont devenus un objet d'histoire. Ils ne répondent ni aux besoins des habitants – à l'exception de ceux qui connaissent aujourd'hui des situations de précarité de logement extrêmes – ni aux besoins des employeurs, qui n'ont plus besoin de grandes casernes regroupant, près de leur lieu de travail, leurs ouvriers qualifiés ou non. On n'a plus besoin non plus d'aider les industriels à se développer, comme ce fut le cas après guerre. A l'époque, on mettait à leur disposition des services publics bon marché et on construisait pour leurs employés des logements peu onéreux, en proposant des crédits à taux d'intérêt faible ou des loyers extrêmement réduits. Ainsi, le poids des dépenses de logement dans le budget des ouvriers restait faible, ce qui limitait leurs velléités revendicatrices pour des augmentations de salaires et permettait aux employeurs de maintenir des rémunérations basses malgré la pénurie de main-d'oeuvre. Aujourd'hui, c'est le chômage qui est là pour limiter le pouvoir de revendication des salariés.

J'ai été frappé par deux scénarios catastrophes d'évolution de la société qui étaient décris dans Le Monde récemment. Le premier est le fruit d'une prévision de la DATAR pour l'an 2020 et prévoit que les grands ensembles les plus mal situés existeront toujours dans 20 ans, parce qu'occupant une zone sans intérêt économique. Le second est l'oeuvre de l'OCDE et concerne l'école. Il prévoit le développement d'écoles virtuelles en ligne et, parallèlement, d'écoles “ dépotoirs ” bien réelles. J'estime que ces deux perspectives représentent assez fidèlement l'avenir des banlieues, et je pense que la loi Gayssot-Besson, en dépit de ses bonnes intentions, risque de contribuer à l'accomplissement de ce destin. Les grands ensembles proches des villes pourront être réhabilités pour attirer les classes moyennes, celles des employés qualifiés travaillant dans le secteur des nouvelles technologies. Les habitants actuels de ces grands ensembles risquent donc de se trouver “ externalisés ” vers de nouvelles banlieues plus lointaines. En outre, les villes riches sauront se protéger de la loi Besson, en refusant de construire des HLM, et les plus pauvres accueilleront les populations chassées des grands ensembles au profit de la nouvelle classe moyenne.

En outre, on le sait bien, le maintien d'un niveau de chômage relativement élevé permet de mieux encadrer les débats entre partenaires sociaux, autorités monétaires et gouvernement. On tient donc à maintenir un certain niveau de chômage. Si, en 2020, le taux de chômage se situe toujours entre 7 et 9 %, et s'il existe toujours parallèlement des emplois précaires, alors on retrouvera les chômeurs, les “ sans toit ”, les précaires, ensemble, dans les mêmes quartiers. On en sera alors, pour ces populations, à 45 ans de vie en quartier défavorisé. Les enfants de ces quartiers auront pour grands-parents et parents des hommes et des femmes qui auront eux-mêmes toujours été chômeurs ou employés précaires, avec les conséquences sociales qu'on imagine.

En 1957 a débuté la construction des 4000 de La Courneuve. Celle-ci s'est achevée en 1964. Ces 4 000 logements ne forment pas un bloc homogène. Ils sont divisés en 4 quartiers par différentes voies de circulation automobile. Au moment de la construction de ce grand ensemble, tout a été prévu : chaque quartier possédait ses nombreux commerces, ses artisans, ses médecins, ses écoles. Le quartier de la tour devait même accueillir un centre commercial départemental.

Au début, la population des 4000 était constituée à 40 % de rapatriés d'Algérie, à 40 % de Parisiens et à 20 % d'habitants de La Courneuve. Il faut savoir que l'office HLM de la ville de Paris, qui gérait le grand ensemble des 4000, n'avait pas donné le droit de suite à la ville de La Courneuve, si bien que lorsque les Courneuviens quittaient le quartier, ils étaient remplacés par des Parisiens, comme ce fut le cas jusqu'en 1984, lorsque la gestion des 4000 est revenue à La Courneuve.

Dans les premiers temps, la population des 4000 était vivante. Certains habitants étaient certes très pauvres, mais d'autres avaient des revenus relativement élevés et le tout vivait en harmonie. Je venais moi-même d'Aulnay-sous-Bois où j'habitais avec mes parents un logement tout à fait insalubre, et j'étais passé par un pavillon tout aussi insalubre de La Courneuve où j'ai habité avec ma femme et mes deux enfants. Lorsque la construction de 4000 a débuté, nous avons été visiter le site et notre première impression fut que la vie dans ces ensembles serait impossible tant les bâtiments étaient immenses et effrayants. Toutefois, lorsque nous avons rejoint notre nouveau logement en 1963, nous avons été séduits par la clarté et la surface des pièces et par la présence d'une salle de bain.

La première difficulté qu'ont rencontrée les 4000 a été le retard dans la construction des écoles prévues, ce qui a donné lieu à des manifestations de la part des habitants. La seconde difficulté est venue du fait que la ville de Paris considérait les 4000 comme une ville dans la ville. Elle avait placé des guérites à l'entrée et seuls les habitants pouvaient pénétrer dans la cité, ce qui renforçait l'isolement. De plus, les parkings de plein air étaient payants. Un beau jour, sous l'initiative notamment des rapatriés d'Algérie, les guérites ont été cassées, tout comme les barrières des parkings qui n'ont plus jamais été payants. Le troisième événement marquant date de l'année 1965. Une bagarre a éclaté entre des jeunes du quartier et d'autres de Saint-Denis, et la presse a profité de l'événement pour commencer à stigmatiser la cité en la qualifiant de “ cité de la peur ”. Malgré tout, le quartier était un quartier où il faisait toujours bon vivre.

A partir de 1967/1968, les 4000 ont commencé à subir l'effet du départ de ses habitants les plus riches, mais aussi des plus pauvres. Les premiers accédèrent à la propriété, tirant parti de l'inflation. Les seconds déménageaient souvent à la cloche de bois, subissant les premiers effets pervers de l'apparition de la vie à crédit avec son lot de surendettements.

C'est dans les années 1970 que la drogue dure fit son apparition dans le quartier. Elle se répandit dans le quartier avec les conséquences que l'on connaît en termes de mortalité chez les jeunes, mais aussi au niveau de la délinquance. C'est ainsi que les premiers cambriolages ont été commis par les consommateurs de drogue pour payer leurs doses. Les portes palières étaient en carton-pâte et il était facile de les enfoncer. On comptera dans les années 1970 jusqu'à 60 cambriolages par mois dans la cité. On ne s'y disait plus bonjour, mais : avez-vous été cambriolé ?

Le chômage est le dernier fléau qui a frappé le quartier. En 1971, on comptait 220 chômeurs à La Courneuve. Ils étaient 420 en 1972 et 2 300 en 1980. On en compte 3 300 aujourd'hui. En outre, au début des années 70, la ville de Paris a changé de position vis-à-vis des 4000. Au début, elle espérait faire basculer la municipalité de La Courneuve à droite, en s'appuyant pour cela sur les rapatriés d'Algérie nostalgiques de l'Algérie française. Mais ces derniers ont été bien accueillis dans la ville si bien qu'ils ont fini par voter en partie pour la municipalité en place. Dès lors qu'elle va perdre l'espoir de voir la municipalité basculer, la ville de Paris va, à mon sens, se désintéresser de l'avenir des 4000 et en négliger la gestion. Dans le même temps, les premières malfaçons apparaissent et la qualité de vie dans les logements diminue fortement.

Peu à peu, les habitants des 4000 qui quittent le quartier sont remplacés par d'autres, aux revenus plus modestes. Après un certain temps, il va devenir inutile de faire le tri à l'entrée : ne rejoindront le quartier que ceux qui n'auront pas le choix. Peu à peu, les commerces de détail vont commencer à fermer, avec l'apparition des grandes surfaces, dont l'impact a été, selon moi, beaucoup plus fort que l'augmentation de la violence et de l'insécurité. La situation se dégrade de plus en plus. On assiste à des suicides chez les adultes, qui sont surpris par l'apparition du chômage. On voit aussi de plus en plus de jeunes mourir de mort violente (overdoses, suicides, accident à caractère suicidaire...).

Rien n'a réellement été fait pour occuper les jeunes dans le quartier. Les jeunes adultes sans emplois se sont mis à déambuler à toute heure, dans un espace restreint, sans but. Certains jeunes parvenaient tout de même à s'en sortir, à force de volonté et de courage, à faire des études en dépit des conditions dans lesquelles ils étaient amenés à travailler.
Mais tous les jeunes qui réussissaient finissaient par quitter le quartier où ne demeurèrent plus que les plus pauvres. Le peu d'emplois qui étaient créés ne faisaient que faciliter de nouveaux départs chez les personnes aptes à les occuper. La cité n'a donc cessé de s'appauvrir.

La vie associative et politique s'est développée dans le quartier. L'association des locataires a par exemple décidé de s'opposer systématiquement à toute saisie ou expulsion. En 1981, après la victoire de la gauche mitterrandienne, la lutte sociale qui cristallisait les énergies a pris fin. Les personnes les plus engagées qui plaçaient de nombreux espoirs dans le programme commun ont commencé peu à peu à quitter le quartier. Désormais, les associations ne vivaient plus que de subventions et n'avaient pas de réel but social. Les habitants les plus motivés pour créer une dynamique sociale finissaient vite par comprendre que les maux auxquels ils souhaitaient remédier avaient leur source dans la société même, et leur constat d'impuissance ne faisait qu'augmenter leur sentiment de révolte et hâter leur décision de quitter le quartier.

Aujourd'hui, on a décidé de procéder à la démolition des barres. On “ consulte ” pour cela la population, qui n'a d'autre choix que de donner son aval au grand projet urbain qui lui est présenté. Toutefois, les plus pauvres des habitants seront à coup sûr relogés dans des bâtiments vides. Ils seront à nouveau les laissés pour compte des grands projets
urbains.
# Posté le mardi 20 décembre 2005 08:50
Modifié le mardi 20 décembre 2005 09:03

Témoignage de Mourad GHERBI, habitant du Mirail à Toulouse

Mourad Gherbi a 34 ans, il est assistant parlementaire. Membre d'une famille de 6 enfants, il est arrivé en 1967 dans le quartier de la Briqueterie à Toulouse, puis en 1970 au Mirail, dans le secteur de Bellefontaine. Il a créé un Point d'information jeunesse avec l'association Quartier 31. Il est président d'une association sportive du Mirail.


Mourad GHERBI

A mon arrivée en France, en 1967, alors que j'avais un an, nous avons été logés avec mes parents et mes 6 frères et soeurs dans une cité d'urgence. Cette cité comptait 700 logements et était située à 2 kilomètres de Toulouse. Elle était, à la fin des années 60, occupée par des ressortissants des pays du Maghreb, que l'on qualifiait alors de “ réfugiés économiques ”. Cette cité donnait déjà un aperçu de certains phénomènes de ghettoïsation.

Le quartier du Mirail a été construit en 1969, et nous nous y sommes installés dès cette année, mon père ayant participé à la construction du quartier et ayant été jugé prioritaire dans l'attribution des logements. Nous considérions alors le Mirail comme “ l'Amérique ”. Il proposait de nombreux espaces verts et notre logement était un duplex, avec 6 chambres, 2 salles de bains, le chauffage central... Nous étions la seule famille maghrébine de notre cage d'escalier, qui desservait 14 appartements. Il en a été de même jusqu'au début des années 1980. Nos voisins étaient alors des salariés de l'Aérospatiale, des fonctionnaires, des agents EDF. Peu à peu, ces familles ont vu leur niveau de vie augmenter et ont pu accéder à la propriété ailleurs dans l'agglomération toulousaine. A partir des années 1980, les premières cités d'urgence ont été détruites. Dans le même temps, les sociétés anonymes créées pour gérer les HLM n'ont plus cherché à maîtriser le peuplement du Mirail, mais plutôt à rentabiliser au maximum les appartements. Dès lors, le climat a changé. Les familles qui arrivaient étaient de plus en plus démunies et en situation précaire. Souvent nombreuses, ces familles occupaient des appartements trop petits pour elles.

Aujourd'hui, le quartier du Mirail vit replié sur lui-même. En 1998, jusqu'à 400 personnes sont descendues dans la rue pour revendiquer de meilleures conditions de vie et exprimer leur ras-le-bol. Il n'y a plus d'entreprises, les jeunes du quartier ne trouvent plus d'emplois hormis les petits boulots. A l'extérieur du Mirail, les portes du marché du travail se ferment pour les jeunes issus du quartier. Leur sentiment d'exclusion est renforcé par les contrôles d'identité permanents dont ils sont l'objet dès lors qu'ils gagnent le centre ville. Cette situation est d'autant plus regrettable que le Mirail se distingue d'autres grands ensembles par la présence de nombreux espaces verts ainsi que de certains services publics. Il est vrai toutefois qu'il n'existe rien pour occuper les jeunes.

Le quartier du Mirail est constitué d'une immense dalle sur laquelle se trouve un centre commercial qui est aujourd'hui en sommeil, ainsi que les bâtiments d'habitation. En dessous se situent le parking et les voies de circulation. Dans les années 1975, cette cité était souvent mise en avant comme exemple de réussite architecturale. Aujourd'hui, nous nous inscrivons dans une perspective réellement négative, avec l'abandon de la politique de la ville et la démission de la municipalité de Toulouse. Dans les années 1990, certaines initiatives de rénovation ont été prises, mais il s'agissait davantage de cacher la misère que d'une véritable réhabilitation. Ces mesures étaient insuffisantes et les habitants l'ont ressenti. Il faut savoir que les habitants du Mirail qui font des demandes de mutation auprès des sociétés anonymes qui louent les appartements se heurtent systématiquement à un refus. Les communes ceinturant la ville de Toulouse, même lorsqu'elles ont une municipalité de gauche et que leurs moyens leur permettent d'investir dans le logement social, n'acceptent pas les ressortissants du Mirail.

Le Mirail comptait à l'origine 50 % de propriétaires, ce qui garantissait une certaine mixité sociale. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 15 %, parmi lesquels 5 % sous-louent leur logement sans se soucier des conditions de ressource des locataires, et 10 % sont des personnes âgées qui ont acquis leur logement par le biais d'une location-vente sur 20 ans. Il faut savoir que les habitants les plus âgés du quartier sont souvent livrés à eux-mêmes, leurs enfants ne venant plus les voir en raison notamment des risques encourus pour leur véhicule. De plus, le centre commercial actuel ressemble à ce que l'on peut trouver à Oran ou à Alger. On n'y trouve que des commerces maghrébins, si bien qu'une personne âgée qui n'a d'autre choix que de demeurer dans le quartier est obligée de parcourir 10 kilomètres pour acheter un morceau de jambon d'York !

En l'absence d'une réelle volonté politique visant à mieux prendre en compte le sort des habitants des quartiers tels que le Mirail, j'estime que nous courons à la catastrophe. Il existe par exemple aujourd'hui au Mirail des phénomènes de racisme inversé, avec un rejet à l'égard de la population d'origine européenne.

J'estime que la ghettoïsation à l'américaine guette le quartier du Mirail. J'en veux pour preuve l'abandon du quartier par les services publics, et notamment l'école. L'absentéisme des instituteurs et des professeurs et leur non-remplacement est particulièrement inacceptable dans un quartier où les jeunes sont déjà suffisamment livrés à eux-mêmes. De même, la mise en place d'animateurs issus du quartier et qui n'ont aucune crédibilité auprès de leurs camarades n'est qu'une mesure de saupoudrage, qui peut répondre aux besoins en termes de loisirs, mais certainement pas aux besoins en termes d'emplois. La ghettoïsation à l'américaine est une menace réelle : on le voit déjà avec l'émergence de marchés parallèles dans les quartiers. La dernière phase de ce phénomène sera le renfermement total du quartier sur lui-même.
# Posté le mardi 20 décembre 2005 09:12