Exportation des violences urbaines hors des quartiers « en sécession ».
C'est l'un des principes établis des études sur l'insécurité: un noyau suractif composé
d'un petit groupe de malfaiteurs peut générer une insécurité galopante dans toute un
quartier voire une ville. C'est ce que Sébastian Roché, chercheur au CNRS, enseignant
à l'Institut d'Etudes Politique de Rennes et auteur de nombreux ouvrages sur
l'insécurité, notamment « La délinquance des jeunes », explique en ces termes. « Les
enquêtes autodéclarées confirment la suractivité délinquante (...) il existe bien un petit
pourcentage de jeunes qui commettent 50% à 80% des délits, selon leur degré de
gravité. Et environ 5% des jeunes ayant une activité délinquante réalisent entre 30%
et 60% du nombre total des faits délinquants. Ce noyau suractif a une capacité de
nuisance bien supérieure à son poids. Il n'en faut pas beaucoup pour désorganiser
une classe ou même un quartier d'une ville. Et comme les plus actifs sont impliqués
dans de nombreux actes, dont les trafics, ils ont tout intérêt à repousser les gêneurs
(...) Ils peuvent exercer une tyrannie de la minorité sur les lieux qu'ils occupent ou
qu'ils traversent (...) Azous Begag et Reynald Rossini disent que, dans les banlieues,
on les appelle les « gremlins » : ils recherchent l'affrontement dans toutes les
situations, la démonstration physique servant d'argument. Ces délinquant affirmés et
voyous notoires sont aussi nommés des « cailleras » (racaille) par les jeunes des
cités. » Ce noyau dur surdélinquant développe très vite son influence au-delà de la cité
ou du quartier. Celui-ci devient bien souvent une base arrière, tandis que le
« business » se fait ailleurs. C'est ce qu'explique ce commissaire des Renseignements
Généraux du Val d'Oise : " Ces zones de non-droit mettent en lumière une nouvelle
géographie de la délinquance urbaine. Elle voyage, frappe dans les trains les bus, les
gares, les RER, dans les villes voisines, mais épargne souvent ses repaires".
Le sentiment d'impunité qui existe chez des jeunes (parfois des enfants) de ces quartiers ne disparaît pas une fois qu'ils sont dans les métros et les centres-ville. Les
plus astucieux quittent la petite délinquance pour entrer dans le milieu et créer dans
leur cité leur petite entreprise de criminalité organisée. D'autres profitent de ce terreau
pour, dans des caves qu'ils changent en mosquées de fortune, recruter des islamistes
et leur proposer d'aller se former au combat en Bosnie ou en Afghanistan pour se
préparer à « la Djihad ».
La question des transports
Mars 2002 dans les quartiers nord de Marseille. Ils sont deux, à peine quinze ans,
masqués et rigolard. Ils viennent de couvrir d'essence un chauffeur de bus et ont tenté
de le brûler vif avant de prendre la fuite. L'affaire émeut la France entière.
Les transports marseillais décrète vingt-quatre heures de grève pour demander « plus
de sécurité ». Quelques jours plus tard, on apprendra que cette agression n'était qu'une
invention d'un chauffeur qui avait peur de travailler dans les quartiers nord.
Cette histoire tragi-comique témoigne à elle seule de la terreur que ressentent
les chauffeurs de bus qui sont obligés de traverser « les quartiers chauds ».
Caillassage, intimidation, menace, tabassage, ils craignent pour leur vie à chaque fois
qu'un groupe de jeunes montent (toujours gratuitement) dans le bus. « Il n'est même
pas concevable de leur demander de prendre un ticket, ils prendraient ça pour une
agression et après tout peut arriver » explique ce chauffeur de Seine-Saint-Denis.
Depuis plusieurs années les jeunes des cités tendent à s'approprier les territoires de
passage. C'est d'abord par le tag, « signature » d'un individu ou d'un groupe, c'est
ensuite par la fraude permanente, c'est enfin par l'occupation des gares ou le saccage
des trains. Gares, arrêt de bus, le petit « business man » des cités sait qu'il pourra
trouver là de quoi s'enrichir, en volant ou en vendant.
Comme Romuald, enfant d'Evry. « Bonnet enfoncé jusqu'aux oreilles, look
savamment composé de marque de sport pas trop tape-à-l'oeil, ce jeune homme de
vingt ans fait du business au fil de ses pérégrinations entre la gare RER d'Evry et le
quartier des Pyramides ou des Miroirs. »
Il vole d'abord et puis il revend à des prix défiant toute concurrence : des sacs, des
téléphones portables. Hors cet aspect lucratif, les transports en commun sont à la fois
utiles pour aller d'un point à un autre et profondément méprisés par les jeunes
délinquants qui les utilisent. « Que voulez-vous faire quand vous avez dix sauvages
qui montent dans le bus, le joint au bec, et qu'ils emmerdent les voyageurs ? Leur
demander leur ticket de transport. Moi je la ferme et je roule. Je ne suis pas payé pour
me faire tabasser... » explique J.Martin qui conduit un autobus sur une ligne de
banlieue.
Les lignes de trains et de RER peuvent connaître des scènes de vandalisme. Comme ce
jour de janvier 2001 où 12 rames du RER D ont été partiellement détruites à Corbeil-
Essonnes. Les chauffeurs doivent s'attendre à tout. Dans la nuit du 29 au 30 mars un
bus de transport en commun d'une compagnie privée a été incendié dans le cité de la
Grande Borne (Essonne). Une quinzaine de jeunes gens masqués ont
pris d'assaut le véhicule. Ils ont ordonné au chauffeur et aux passagers de descendre
puis ils ont enflammé un matelas dans le bus avant de prendre la fuite.
En 1996, au dépôt du Pavillons-sous-Bois, dans la banlieue parisienne, on a enregistré
200 dégradations, dont la moitié de vitres brisées, soit un coût de 275 000 F par an.
Certains jeunes considèrent que le bus leur appartient, ils sautent en marche par les
issues de secours ou par les fenêtres, se défoulent, règlent des comptes. Il arrive même
qu'ils exigent du chauffeur qu'il change son itinéraire pour les raccompagner chez
eux. Si les violences contre les agents de la RATP ont baissés de 2,21 % en 2001 (407
contre 398), les incivilités et les insultes sont le lot commun d'un certain nombre de
conducteurs de bus. Les agressions de voyageurs sont-elles aussi en nette progression.
Pour le RER et le métro parisien on a compté 29 487 faits en 2001 contre 23 724 en
2000 (+24, 29%).
La SNCF dresse deux millions de procès-verbaux chaque année. L'inquiétude est telle
que depuis le printemps 2001, il a été décidé sur certaines lignes sensibles de
regrouper après 20 heures les voyageurs dans deux wagons.
La police reconnaît que la plupart de ces faits sont dus à des jeunes qui ne viennent pas
de Paris. « Les bandes de voyous, écrit Olivier Foll, viennent régulièrement faire leurs
"emplettes" le week-end dans la capitale, en empruntant le train de banlieue ou le
RER. Ils savent qu'en fin de semaine les gens sortent souvent avec des sommes
conséquentes sur eux. Parfois, l'agression n'est même pas faite dans un but lucratif,
mais pour le fun ». Ou pour s'affirmer : comme Mouloud, benjamin de sept
enfants vivant à la dalle d'Argenteuil, qui a été mis en cause dans une affaire de viol
collectif et dont l'examen psychiatrique montre « une adolescent écartelé entre une
culture familiale religieuse et rigoriste qu'il s'efforce de respecter, et une culture de la
rue, où chaque conduite délinquante apparaît comme un fait d'armes valorisant son
auteur au regard des autres membres du groupe. »
Un jeune officier de police des Yvelines confirment: "Les bandes se sont appropriées les
cités. Elles étendent leurs territoires sur des tronçons du réseau ferroviaire".
Les trains régionaux eux aussi connaissent les vols et le vandalisme quotidien. Entre
Toulon et Marseille, des jeunes dépouillent des wagons entiers de voyageurs comme
dans les western. A Nîmes dans la même nuit, la police arrêtait à 3 heures, dans le train
Port-Bou-Vintimille, trois jeunes qui venaient de dépouiller
des voyageurs de leur argent. A 4 h 25, dans un autre train, trois mineurs, vivant dans une cité de Marseille sont interpellés après avoir
volé un sac et frappé (huit jours d'ITT) un contrôleur. Dans ce même train, un
délinquant, bien connu des services de police, ayant volé un portefeuille était arrêté.
A quai, les trains sont saccagés. Les voyageurs du TGV subissent eux aussi les
intimidations et les vols de jeunes marseillais allant passer une journée à Paris, ou de
jeunes parisiens allant passer une journée au bord de la mer. Le caillassage gratuit des
trains est aussi en plein développement, pire encore on les prend pour cible à l'arme à
feu. Le 30 mars et le 1er avril 2002, trois trains qui reliaient Paris à Nantes ont été la
cible de tirs près d'Angers. Les vitres ont été brisées. Les trains suivants ont du
changer leur itinéraire. La voiture n'est pas beaucoup plus sûre. A Sarcelles (Val
d'Oise) en avril 1998, un automobiliste stoppé par surprise est séquestré dans une cave
par cinq individus qui lui extirpent son code de carte bleue et son téléphone portable.
En juillet de la même année à Bobigny, un autre est mordu à plusieurs reprises par le
pitbull de ses deux agresseurs qui lui volent ensuite son véhicule.
Le 8 juin 1998, à Cachan (Val-de-Marne), quatre jeunes gens entrent dans la voiture
d'une conductrice à l'arrêt, et la violent avant de lui voler sa voiture. Quelques jours
plus tard, à Corbeil, un conducteur est fouillé et volé au feu rouge. Cette nouvelle
tendance apparue en 1998 s'explique par le développement des systèmes d'alarmes et
de sécurité qui empêche le vol de véhicules dans les parking. Les agresseurs attendent
donc que le propriétaire soit au volant pour lui dérober sa voiture.
Des cités au centre-ville
Au bord du lac Léman, la ville de Thonon-les-Bains a vécu dans la nuit du 13 au 14
octobre 2001 des scènes de guérilla que l'on pensait réservées aux quartiers difficiles
des banlieues des grandes agglomérations. A l'origine des émeutes la mort accidentelle
de Stéphane, Hacine, Abdel Ila et Saïda. Les quatre jeunes gens originaires d'un
quartier populaire de la ville étaient à bord de leur voiture quand ils ont percuté un mur
après avoir tenté d'échapper à un contrôle de Police. Dès le lendemain la tension est
palpable dans le quartier. Autour de 15 heures, plusieurs dizaines de jeunes se massent
autour de l'Hôtel de police dans le centre- ville. Ils lancent des projectiles, brisent les
vitres de plusieurs commerces, s'attaquent à des voitures de police. Très vite, le groupe tente d'investir le commissariat. A 17h15 une bouteille d'essence est jetée sur le
cordon de police qui ceinture le commissariat. La police doit faire appel à des renforts
qui viennent d'Annecy, Grenoble et Annemasse. Les « jeunes » quitteront les lieux
dans la soirée et s'attaqueront aux voitures, brûlant neuf d'entre elles. Un colis piégé
soufflera enfin le premier étage d'un petit immeuble.
Une émeute qui semble révéler un nouveau phénomène : les malfaiteurs des cités
n'hésitent plus à investir les quartiers, qu'ils qualifient de « bourgeois » des grandes
villes de France pour s'attaquer aux représentants de l'Etat en cas de bavures. Déjà
lors des manifestations lycéennes de 1995, des bandes s'étaient infiltrées dans le
cortège, avaient investi des grands magasins et pillé plusieurs bar-tabac.Un scénario
que la police tente d'éviter à chaque grande manifestation parisienne, qu'elle soit
festive comme le passage à l'an 2000, ou politique comme durant les manifestations
qui ont succédé au premier tour de l'élection présidentielle.
Le sentiment d'impunité qui s'est développé dans leur quartier fait qu'ils sont en voie
de s'approprier, quand la nuit tombe, certains lieux comme le Forum des Halles, les
Champs Elysée ou l'esplanade de la Défense.
C'est sur cette dernière qu'en janvier 2001, deux bandes s'étaient donné rendez-vous
pour un règlement de comptes. La France entière découvrait, saisie, une violence
débridée qui n'était plus cantonnée à quelques cités. Il était 15h 30. Le centre
commercial accueillait comme chaque jour des dizaines de milliers d'acheteurs. En
quelques minutes, plusieurs bandes ont fait irruption sur les quais souterrains du RER.
Le visage masqué par des écharpes ou des cagoules, ils ont progressivement convergé
vers le coeur des Quatre temps, où à près de trois cents, armés de battes de base-ball, de couteaux, de barres de fer, d'armes à feu, les voyous de Mantes la Jolie et de
Chanteloup les Vignes (78) se sont préparés à un affrontement sanglant.
Dans la bagarre générale onze personnes ont été blessées. Une des victimes,
grièvement atteinte d'un coup de couteau qui lui a perforé la cage thoracique a dû être
transportée à l'hôpital. Il aura fallu l'intervention des CRS et de la Bac ( brigade
anticriminalité) pour que l'affrontement ne tourne pas au bain de sang.
Les campagnes et les lieux de vacances
Jusqu'à cette semaine de février 2002, la Fou d'Allos était une petite station familiale et
paisible des Alpes du Sud. Mais cette année là, la mairie du Havre avait envoyé un
centaine d'enfants et de « jeunes en difficulté » aux sports d'hiver. La station a alors
découvert la vie des cités. Insultes dans les queues du télésiège, dégradation de
matériel, vol à l'étalage... Face à ces provocations les commerçants de la station ont
répondu par la violence. Bilan : plusieurs blessés.
Quelques mois plus tôt à Lanion, au creux de la vallée du Léguer, entre la Côte de
Granit Rose et la Côte des Bruyères le commissariat s'était fait attaquer par une
quinzaine de "jeunes" de la banlieue parisienne. Ils voulaient libérer trois camarades
incarcérés pour avoir aspergé avec une bombe lacrymogène un agent qui leur avait
demandé de baisser la musique et de ranger leur véhicule. « La loi c'est nous »
crièrent-ils en attaquant le commissariat à coup de battes de base-ball.
A Bénodet, village de Bretagne on a découvert les violences urbaines.
En l'an 2000, la délinquance y a augmenté de 20% durant les deux mois d'été.
A Carnac à quelques kilomètres de là, certaines plages deviennent infréquentables
après 22 heures durant les deux mois d'été. Une dizaine de « jeunes » envoyés en
réinsertion par le ministère de la justice sèment la terreur en brûlant des chiens ou
encore en saccageant des restaurants. Christian Penanec, maire divers droite de
Bénodet, n'y va pas par quatre chemins : « Nous devons rester particulièrement
vigilant pour éviter que se constituent de nouvelles zones de non-droit en bord de
mer ».
Au delà des lieux de vacances où les « jeunes » transportent avec eux la loi de leur
quartier, c'est toute la France rurale qui découvre la loi des banlieues.
« Il y a une escalade de la violence dans les villes et les quartiers que l'on considérait
jusqu'alors protégés. C'est dans ce type de zones que les délinquants viennent voler l'un des butins les plus prisés : les voitures de luxe. Comme ils ont de plus en plus de
difficulté à le faire en raison de systèmes d'alarmes chaque fois plus performants, ils
agressent sauvagement les automobilistes pour se les approprier » explique ce policier
d'une circonscription de Sécurité publique qui a eu l'occasion de servir dans des
secteurs dits aisés.
« Le phénomène des bandes gagne donc les zones rurales depuis quatre ou cinq ans,
reprend Olivier Foll. En règle générale, il s'agit de groupes issus de quartiers difficiles
qui décident d'aller prendre un bol d'air à la campagne pour voir si l'on peut y faire
du "taf". Le réseau autoroutier aidant, certaines de ces zones ne se trouvent qu'a une
heure ou deux des villes. L'aller-retour s'effectue dans la nuit en toute tranquillité. Les
résidents de ces petites communes sont du pain béni : les portes restent souvent
ouvertes, la confiance et la sécurité règnent, personne ne se méfie. » A Nice, et autour
de la ville, des « bandes juvéniles de plus en plus constituées, agressives, déterminées
à imposer des zones de non-droit sèment la terreur ».
On constate même leur présence au festival de Cannes.
Les pays étrangers peuvent eux aussi être victimes de nos jeunes voyous. "De Janvier
à Novembre 1999, la police de Genève a interpellé 145 "jeunes" venus de Vaulx-en-
Velin, Bron, Lyon, etc. Le plus souvent dans de puissantes voitures volées pour forcer
à toute vitesse le passage de la frontière (plus de 100 de ces intrusions violentes sur le
même laps de temps, 15 agents blessés). »
La synthèse annuelle de la gendarmerie nationale en 1998 constatait « l'exportation du
phénomène des violences urbaines en Zone Gendarmerie Nationale (ZGN) est
désormais une réalité incontournable, qu'il s'agisse de la délocalisation de la
délinquance en période de vacances scolaires hivernales ou estivales, ou qu'il s'agisse
de la mobilité des jeunes ou des bandes ».
Quant à l'état des lieux annuel des quartiers réalisé en mars 1999, on y découvre que
les incidents violents « ont de moins en moins tendance à se cantonner au sein des
zones sensibles, c'est à dire dans les lieux de résidence des auteurs : ces derniers
deviennent de plus en plus mobiles et se retrouvent de plus en plus souvent en dehors
de chez eux (en centre-ville, dans les lieux de villégiature...). L'utilisation des moyens
modernes de communication (téléphones portables) et de déplacement (transports en
commun, véhicules privés) accroît leur capacité de mobilisation et contribue à un plus
grand affichage du phénomène de violence urbaine (razzias à la faveur des
manifestations lycéennes de Paris). Au total, en 1998, 14,90% des incidents ont été
enregistrés dans des communes ne comportant pas de quartier difficile. »
Lucienne Bui-Trong donne une explication très claire de ce phénomène: Après avoir
remarqué que depuis 1998, les violences urbaines jusqu'ici cantonnées à des quartiers
s'étendaient à des « zones de passage » et de plus grande richesse (centres-villes,
gares, centres commerciaux, lieux de villégiature). » Elle analysait cette nouveauté :
« Dans le premier cas des jeunes issus de quartiers sensibles se déplacent ensemble,
avec le sentiment d'invulnérabilité que procure un groupe soudé, surtout lorsqu'il se
trouve face à une population peureuse et individualiste refusant de s'interposer en
faveur du prochain. Ils ont beau jeu alors d'afficher leur arrogance dans les
transports en commun, où ils trouveraient « bouffon » et même anormal de payer leur
écot, et où ils tentent même d'obtenir des chauffeurs un fonctionnement à la demande ;
ils se comportent en « maîtres » dans les centres commerciaux où ils s'approprient
certains espaces publics. »
L'ancien commissaire n'omet pas ceux qui vont dans les quartiers aisés pour mener
des actions crapuleuses violentes avant de se replier à l'abri de tous contrôles dans leur
quartier.
Le second cas, concerne les différentes possibilités que la vie sociale donne aux jeunes
pour s'éloigner de leur quartier. « Ils rééditent alors leur esprit de bande et de
territoire, que ce soit au sein des établissements scolaires (intrusion en force et armes,
saccages collectifs), des lieux de villégiature (bagarre, razzias), dans les centres de détention (où ils reproduisent parfois, degré après degré, les différentes formes de
violences urbaines), ou encore dans les villages où ils veulent profiter des festivités
sans jamais rien payer (« incruste »). C'est ainsi qu'acquièrent un statut de sites
« sensibles », des lieux qui n'avaient aucune vocation à le devenir ».
La troisième possibilité explique enfin madame Bui-Trong peut « résulter
d'événements nationaux ayant fait l'objet d'un battage médiatique, comme en 1998,
avec les manifestations lycéennes d'octobre. On se souvient que celles-ci ont attiré de
plus en plus de pillards à mesure que les mouvements se succédaient. Le contraste
était net entre les manifestants authentiques, et les vandales, dynamiques, mobiles et
bien organisés ».
La coupe du Monde de 1998, la fête de la musique ou le 31 décembre 1999 ont aussi
été émaillées d'incidents.
C'est l'un des principes établis des études sur l'insécurité: un noyau suractif composé
d'un petit groupe de malfaiteurs peut générer une insécurité galopante dans toute un
quartier voire une ville. C'est ce que Sébastian Roché, chercheur au CNRS, enseignant
à l'Institut d'Etudes Politique de Rennes et auteur de nombreux ouvrages sur
l'insécurité, notamment « La délinquance des jeunes », explique en ces termes. « Les
enquêtes autodéclarées confirment la suractivité délinquante (...) il existe bien un petit
pourcentage de jeunes qui commettent 50% à 80% des délits, selon leur degré de
gravité. Et environ 5% des jeunes ayant une activité délinquante réalisent entre 30%
et 60% du nombre total des faits délinquants. Ce noyau suractif a une capacité de
nuisance bien supérieure à son poids. Il n'en faut pas beaucoup pour désorganiser
une classe ou même un quartier d'une ville. Et comme les plus actifs sont impliqués
dans de nombreux actes, dont les trafics, ils ont tout intérêt à repousser les gêneurs
(...) Ils peuvent exercer une tyrannie de la minorité sur les lieux qu'ils occupent ou
qu'ils traversent (...) Azous Begag et Reynald Rossini disent que, dans les banlieues,
on les appelle les « gremlins » : ils recherchent l'affrontement dans toutes les
situations, la démonstration physique servant d'argument. Ces délinquant affirmés et
voyous notoires sont aussi nommés des « cailleras » (racaille) par les jeunes des
cités. » Ce noyau dur surdélinquant développe très vite son influence au-delà de la cité
ou du quartier. Celui-ci devient bien souvent une base arrière, tandis que le
« business » se fait ailleurs. C'est ce qu'explique ce commissaire des Renseignements
Généraux du Val d'Oise : " Ces zones de non-droit mettent en lumière une nouvelle
géographie de la délinquance urbaine. Elle voyage, frappe dans les trains les bus, les
gares, les RER, dans les villes voisines, mais épargne souvent ses repaires".
Le sentiment d'impunité qui existe chez des jeunes (parfois des enfants) de ces quartiers ne disparaît pas une fois qu'ils sont dans les métros et les centres-ville. Les
plus astucieux quittent la petite délinquance pour entrer dans le milieu et créer dans
leur cité leur petite entreprise de criminalité organisée. D'autres profitent de ce terreau
pour, dans des caves qu'ils changent en mosquées de fortune, recruter des islamistes
et leur proposer d'aller se former au combat en Bosnie ou en Afghanistan pour se
préparer à « la Djihad ».
La question des transports
Mars 2002 dans les quartiers nord de Marseille. Ils sont deux, à peine quinze ans,
masqués et rigolard. Ils viennent de couvrir d'essence un chauffeur de bus et ont tenté
de le brûler vif avant de prendre la fuite. L'affaire émeut la France entière.
Les transports marseillais décrète vingt-quatre heures de grève pour demander « plus
de sécurité ». Quelques jours plus tard, on apprendra que cette agression n'était qu'une
invention d'un chauffeur qui avait peur de travailler dans les quartiers nord.
Cette histoire tragi-comique témoigne à elle seule de la terreur que ressentent
les chauffeurs de bus qui sont obligés de traverser « les quartiers chauds ».
Caillassage, intimidation, menace, tabassage, ils craignent pour leur vie à chaque fois
qu'un groupe de jeunes montent (toujours gratuitement) dans le bus. « Il n'est même
pas concevable de leur demander de prendre un ticket, ils prendraient ça pour une
agression et après tout peut arriver » explique ce chauffeur de Seine-Saint-Denis.
Depuis plusieurs années les jeunes des cités tendent à s'approprier les territoires de
passage. C'est d'abord par le tag, « signature » d'un individu ou d'un groupe, c'est
ensuite par la fraude permanente, c'est enfin par l'occupation des gares ou le saccage
des trains. Gares, arrêt de bus, le petit « business man » des cités sait qu'il pourra
trouver là de quoi s'enrichir, en volant ou en vendant.
Comme Romuald, enfant d'Evry. « Bonnet enfoncé jusqu'aux oreilles, look
savamment composé de marque de sport pas trop tape-à-l'oeil, ce jeune homme de
vingt ans fait du business au fil de ses pérégrinations entre la gare RER d'Evry et le
quartier des Pyramides ou des Miroirs. »
Il vole d'abord et puis il revend à des prix défiant toute concurrence : des sacs, des
téléphones portables. Hors cet aspect lucratif, les transports en commun sont à la fois
utiles pour aller d'un point à un autre et profondément méprisés par les jeunes
délinquants qui les utilisent. « Que voulez-vous faire quand vous avez dix sauvages
qui montent dans le bus, le joint au bec, et qu'ils emmerdent les voyageurs ? Leur
demander leur ticket de transport. Moi je la ferme et je roule. Je ne suis pas payé pour
me faire tabasser... » explique J.Martin qui conduit un autobus sur une ligne de
banlieue.
Les lignes de trains et de RER peuvent connaître des scènes de vandalisme. Comme ce
jour de janvier 2001 où 12 rames du RER D ont été partiellement détruites à Corbeil-
Essonnes. Les chauffeurs doivent s'attendre à tout. Dans la nuit du 29 au 30 mars un
bus de transport en commun d'une compagnie privée a été incendié dans le cité de la
Grande Borne (Essonne). Une quinzaine de jeunes gens masqués ont
pris d'assaut le véhicule. Ils ont ordonné au chauffeur et aux passagers de descendre
puis ils ont enflammé un matelas dans le bus avant de prendre la fuite.
En 1996, au dépôt du Pavillons-sous-Bois, dans la banlieue parisienne, on a enregistré
200 dégradations, dont la moitié de vitres brisées, soit un coût de 275 000 F par an.
Certains jeunes considèrent que le bus leur appartient, ils sautent en marche par les
issues de secours ou par les fenêtres, se défoulent, règlent des comptes. Il arrive même
qu'ils exigent du chauffeur qu'il change son itinéraire pour les raccompagner chez
eux. Si les violences contre les agents de la RATP ont baissés de 2,21 % en 2001 (407
contre 398), les incivilités et les insultes sont le lot commun d'un certain nombre de
conducteurs de bus. Les agressions de voyageurs sont-elles aussi en nette progression.
Pour le RER et le métro parisien on a compté 29 487 faits en 2001 contre 23 724 en
2000 (+24, 29%).
La SNCF dresse deux millions de procès-verbaux chaque année. L'inquiétude est telle
que depuis le printemps 2001, il a été décidé sur certaines lignes sensibles de
regrouper après 20 heures les voyageurs dans deux wagons.
La police reconnaît que la plupart de ces faits sont dus à des jeunes qui ne viennent pas
de Paris. « Les bandes de voyous, écrit Olivier Foll, viennent régulièrement faire leurs
"emplettes" le week-end dans la capitale, en empruntant le train de banlieue ou le
RER. Ils savent qu'en fin de semaine les gens sortent souvent avec des sommes
conséquentes sur eux. Parfois, l'agression n'est même pas faite dans un but lucratif,
mais pour le fun ». Ou pour s'affirmer : comme Mouloud, benjamin de sept
enfants vivant à la dalle d'Argenteuil, qui a été mis en cause dans une affaire de viol
collectif et dont l'examen psychiatrique montre « une adolescent écartelé entre une
culture familiale religieuse et rigoriste qu'il s'efforce de respecter, et une culture de la
rue, où chaque conduite délinquante apparaît comme un fait d'armes valorisant son
auteur au regard des autres membres du groupe. »
Un jeune officier de police des Yvelines confirment: "Les bandes se sont appropriées les
cités. Elles étendent leurs territoires sur des tronçons du réseau ferroviaire".
Les trains régionaux eux aussi connaissent les vols et le vandalisme quotidien. Entre
Toulon et Marseille, des jeunes dépouillent des wagons entiers de voyageurs comme
dans les western. A Nîmes dans la même nuit, la police arrêtait à 3 heures, dans le train
Port-Bou-Vintimille, trois jeunes qui venaient de dépouiller
des voyageurs de leur argent. A 4 h 25, dans un autre train, trois mineurs, vivant dans une cité de Marseille sont interpellés après avoir
volé un sac et frappé (huit jours d'ITT) un contrôleur. Dans ce même train, un
délinquant, bien connu des services de police, ayant volé un portefeuille était arrêté.
A quai, les trains sont saccagés. Les voyageurs du TGV subissent eux aussi les
intimidations et les vols de jeunes marseillais allant passer une journée à Paris, ou de
jeunes parisiens allant passer une journée au bord de la mer. Le caillassage gratuit des
trains est aussi en plein développement, pire encore on les prend pour cible à l'arme à
feu. Le 30 mars et le 1er avril 2002, trois trains qui reliaient Paris à Nantes ont été la
cible de tirs près d'Angers. Les vitres ont été brisées. Les trains suivants ont du
changer leur itinéraire. La voiture n'est pas beaucoup plus sûre. A Sarcelles (Val
d'Oise) en avril 1998, un automobiliste stoppé par surprise est séquestré dans une cave
par cinq individus qui lui extirpent son code de carte bleue et son téléphone portable.
En juillet de la même année à Bobigny, un autre est mordu à plusieurs reprises par le
pitbull de ses deux agresseurs qui lui volent ensuite son véhicule.
Le 8 juin 1998, à Cachan (Val-de-Marne), quatre jeunes gens entrent dans la voiture
d'une conductrice à l'arrêt, et la violent avant de lui voler sa voiture. Quelques jours
plus tard, à Corbeil, un conducteur est fouillé et volé au feu rouge. Cette nouvelle
tendance apparue en 1998 s'explique par le développement des systèmes d'alarmes et
de sécurité qui empêche le vol de véhicules dans les parking. Les agresseurs attendent
donc que le propriétaire soit au volant pour lui dérober sa voiture.
Des cités au centre-ville
Au bord du lac Léman, la ville de Thonon-les-Bains a vécu dans la nuit du 13 au 14
octobre 2001 des scènes de guérilla que l'on pensait réservées aux quartiers difficiles
des banlieues des grandes agglomérations. A l'origine des émeutes la mort accidentelle
de Stéphane, Hacine, Abdel Ila et Saïda. Les quatre jeunes gens originaires d'un
quartier populaire de la ville étaient à bord de leur voiture quand ils ont percuté un mur
après avoir tenté d'échapper à un contrôle de Police. Dès le lendemain la tension est
palpable dans le quartier. Autour de 15 heures, plusieurs dizaines de jeunes se massent
autour de l'Hôtel de police dans le centre- ville. Ils lancent des projectiles, brisent les
vitres de plusieurs commerces, s'attaquent à des voitures de police. Très vite, le groupe tente d'investir le commissariat. A 17h15 une bouteille d'essence est jetée sur le
cordon de police qui ceinture le commissariat. La police doit faire appel à des renforts
qui viennent d'Annecy, Grenoble et Annemasse. Les « jeunes » quitteront les lieux
dans la soirée et s'attaqueront aux voitures, brûlant neuf d'entre elles. Un colis piégé
soufflera enfin le premier étage d'un petit immeuble.
Une émeute qui semble révéler un nouveau phénomène : les malfaiteurs des cités
n'hésitent plus à investir les quartiers, qu'ils qualifient de « bourgeois » des grandes
villes de France pour s'attaquer aux représentants de l'Etat en cas de bavures. Déjà
lors des manifestations lycéennes de 1995, des bandes s'étaient infiltrées dans le
cortège, avaient investi des grands magasins et pillé plusieurs bar-tabac.Un scénario
que la police tente d'éviter à chaque grande manifestation parisienne, qu'elle soit
festive comme le passage à l'an 2000, ou politique comme durant les manifestations
qui ont succédé au premier tour de l'élection présidentielle.
Le sentiment d'impunité qui s'est développé dans leur quartier fait qu'ils sont en voie
de s'approprier, quand la nuit tombe, certains lieux comme le Forum des Halles, les
Champs Elysée ou l'esplanade de la Défense.
C'est sur cette dernière qu'en janvier 2001, deux bandes s'étaient donné rendez-vous
pour un règlement de comptes. La France entière découvrait, saisie, une violence
débridée qui n'était plus cantonnée à quelques cités. Il était 15h 30. Le centre
commercial accueillait comme chaque jour des dizaines de milliers d'acheteurs. En
quelques minutes, plusieurs bandes ont fait irruption sur les quais souterrains du RER.
Le visage masqué par des écharpes ou des cagoules, ils ont progressivement convergé
vers le coeur des Quatre temps, où à près de trois cents, armés de battes de base-ball, de couteaux, de barres de fer, d'armes à feu, les voyous de Mantes la Jolie et de
Chanteloup les Vignes (78) se sont préparés à un affrontement sanglant.
Dans la bagarre générale onze personnes ont été blessées. Une des victimes,
grièvement atteinte d'un coup de couteau qui lui a perforé la cage thoracique a dû être
transportée à l'hôpital. Il aura fallu l'intervention des CRS et de la Bac ( brigade
anticriminalité) pour que l'affrontement ne tourne pas au bain de sang.
Les campagnes et les lieux de vacances
Jusqu'à cette semaine de février 2002, la Fou d'Allos était une petite station familiale et
paisible des Alpes du Sud. Mais cette année là, la mairie du Havre avait envoyé un
centaine d'enfants et de « jeunes en difficulté » aux sports d'hiver. La station a alors
découvert la vie des cités. Insultes dans les queues du télésiège, dégradation de
matériel, vol à l'étalage... Face à ces provocations les commerçants de la station ont
répondu par la violence. Bilan : plusieurs blessés.
Quelques mois plus tôt à Lanion, au creux de la vallée du Léguer, entre la Côte de
Granit Rose et la Côte des Bruyères le commissariat s'était fait attaquer par une
quinzaine de "jeunes" de la banlieue parisienne. Ils voulaient libérer trois camarades
incarcérés pour avoir aspergé avec une bombe lacrymogène un agent qui leur avait
demandé de baisser la musique et de ranger leur véhicule. « La loi c'est nous »
crièrent-ils en attaquant le commissariat à coup de battes de base-ball.
A Bénodet, village de Bretagne on a découvert les violences urbaines.
En l'an 2000, la délinquance y a augmenté de 20% durant les deux mois d'été.
A Carnac à quelques kilomètres de là, certaines plages deviennent infréquentables
après 22 heures durant les deux mois d'été. Une dizaine de « jeunes » envoyés en
réinsertion par le ministère de la justice sèment la terreur en brûlant des chiens ou
encore en saccageant des restaurants. Christian Penanec, maire divers droite de
Bénodet, n'y va pas par quatre chemins : « Nous devons rester particulièrement
vigilant pour éviter que se constituent de nouvelles zones de non-droit en bord de
mer ».
Au delà des lieux de vacances où les « jeunes » transportent avec eux la loi de leur
quartier, c'est toute la France rurale qui découvre la loi des banlieues.
« Il y a une escalade de la violence dans les villes et les quartiers que l'on considérait
jusqu'alors protégés. C'est dans ce type de zones que les délinquants viennent voler l'un des butins les plus prisés : les voitures de luxe. Comme ils ont de plus en plus de
difficulté à le faire en raison de systèmes d'alarmes chaque fois plus performants, ils
agressent sauvagement les automobilistes pour se les approprier » explique ce policier
d'une circonscription de Sécurité publique qui a eu l'occasion de servir dans des
secteurs dits aisés.
« Le phénomène des bandes gagne donc les zones rurales depuis quatre ou cinq ans,
reprend Olivier Foll. En règle générale, il s'agit de groupes issus de quartiers difficiles
qui décident d'aller prendre un bol d'air à la campagne pour voir si l'on peut y faire
du "taf". Le réseau autoroutier aidant, certaines de ces zones ne se trouvent qu'a une
heure ou deux des villes. L'aller-retour s'effectue dans la nuit en toute tranquillité. Les
résidents de ces petites communes sont du pain béni : les portes restent souvent
ouvertes, la confiance et la sécurité règnent, personne ne se méfie. » A Nice, et autour
de la ville, des « bandes juvéniles de plus en plus constituées, agressives, déterminées
à imposer des zones de non-droit sèment la terreur ».
On constate même leur présence au festival de Cannes.
Les pays étrangers peuvent eux aussi être victimes de nos jeunes voyous. "De Janvier
à Novembre 1999, la police de Genève a interpellé 145 "jeunes" venus de Vaulx-en-
Velin, Bron, Lyon, etc. Le plus souvent dans de puissantes voitures volées pour forcer
à toute vitesse le passage de la frontière (plus de 100 de ces intrusions violentes sur le
même laps de temps, 15 agents blessés). »
La synthèse annuelle de la gendarmerie nationale en 1998 constatait « l'exportation du
phénomène des violences urbaines en Zone Gendarmerie Nationale (ZGN) est
désormais une réalité incontournable, qu'il s'agisse de la délocalisation de la
délinquance en période de vacances scolaires hivernales ou estivales, ou qu'il s'agisse
de la mobilité des jeunes ou des bandes ».
Quant à l'état des lieux annuel des quartiers réalisé en mars 1999, on y découvre que
les incidents violents « ont de moins en moins tendance à se cantonner au sein des
zones sensibles, c'est à dire dans les lieux de résidence des auteurs : ces derniers
deviennent de plus en plus mobiles et se retrouvent de plus en plus souvent en dehors
de chez eux (en centre-ville, dans les lieux de villégiature...). L'utilisation des moyens
modernes de communication (téléphones portables) et de déplacement (transports en
commun, véhicules privés) accroît leur capacité de mobilisation et contribue à un plus
grand affichage du phénomène de violence urbaine (razzias à la faveur des
manifestations lycéennes de Paris). Au total, en 1998, 14,90% des incidents ont été
enregistrés dans des communes ne comportant pas de quartier difficile. »
Lucienne Bui-Trong donne une explication très claire de ce phénomène: Après avoir
remarqué que depuis 1998, les violences urbaines jusqu'ici cantonnées à des quartiers
s'étendaient à des « zones de passage » et de plus grande richesse (centres-villes,
gares, centres commerciaux, lieux de villégiature). » Elle analysait cette nouveauté :
« Dans le premier cas des jeunes issus de quartiers sensibles se déplacent ensemble,
avec le sentiment d'invulnérabilité que procure un groupe soudé, surtout lorsqu'il se
trouve face à une population peureuse et individualiste refusant de s'interposer en
faveur du prochain. Ils ont beau jeu alors d'afficher leur arrogance dans les
transports en commun, où ils trouveraient « bouffon » et même anormal de payer leur
écot, et où ils tentent même d'obtenir des chauffeurs un fonctionnement à la demande ;
ils se comportent en « maîtres » dans les centres commerciaux où ils s'approprient
certains espaces publics. »
L'ancien commissaire n'omet pas ceux qui vont dans les quartiers aisés pour mener
des actions crapuleuses violentes avant de se replier à l'abri de tous contrôles dans leur
quartier.
Le second cas, concerne les différentes possibilités que la vie sociale donne aux jeunes
pour s'éloigner de leur quartier. « Ils rééditent alors leur esprit de bande et de
territoire, que ce soit au sein des établissements scolaires (intrusion en force et armes,
saccages collectifs), des lieux de villégiature (bagarre, razzias), dans les centres de détention (où ils reproduisent parfois, degré après degré, les différentes formes de
violences urbaines), ou encore dans les villages où ils veulent profiter des festivités
sans jamais rien payer (« incruste »). C'est ainsi qu'acquièrent un statut de sites
« sensibles », des lieux qui n'avaient aucune vocation à le devenir ».
La troisième possibilité explique enfin madame Bui-Trong peut « résulter
d'événements nationaux ayant fait l'objet d'un battage médiatique, comme en 1998,
avec les manifestations lycéennes d'octobre. On se souvient que celles-ci ont attiré de
plus en plus de pillards à mesure que les mouvements se succédaient. Le contraste
était net entre les manifestants authentiques, et les vandales, dynamiques, mobiles et
bien organisés ».
La coupe du Monde de 1998, la fête de la musique ou le 31 décembre 1999 ont aussi
été émaillées d'incidents.