Du trafic de quartier au grand banditisme
« Le crime organisé a toujours recruté dans les quartiers « chauds » où la loi
républicaine est la moins appliquée, explique Stéphane Quéré, co-auteur d'un Que
sais-je ? sur le crime organisé, la seule différence avec le début du siècle est que la
population de ces viviers n'est plus la même. On est passé de Francis le Belge à
Boualem Talata, mais le processus est le même. »
« Dans la France d'aujourd'hui, comment intègre-t-on la carrière criminelle, Le plus
souvent à partir des quartiers "chauds", où s'opère une spécialisation criminelle des
délinquants juvéniles les plus durs. L'affaire touche moins les "jeunes" des cités en
général, que les noyaux durs -assez réduits, dix à vingt éléments pas plus, issus des
mêmes cités « sensibles ». Ces individus multirécidivistes et polycriminels forment
désormais des bandes stables et « professionnelles », le plus souvent à base ethnique, pratiquant (tout ou partie) le trafic de stupéfiants, le recel de biens volés, les vols à
main armée, les vols et « désossages » de véhicules, la piraterie routière et, de plus en
plus, la « criminalité astucieuse » sous forme d'escroqueries aux cartes de
paiements. ».
L'organisation d'un petit trafic de drogue est déjà l'antichambre du crime organisé.
Il exige une organisation, des associés fiables, et rapportent très vite des sommes
importantes. Il ouvre, en outre, des perspectives de fortune et de gloire.
Une émission de télévision consacrée au grand banditisme était à ce sujet fort
éclairante. Elle proposait l'interview d'un jeune de homme de 35 ans appelé Alfred
pour l'occasion. Celui-ci retraçait son parcours. Il vit dans une grande cité de banlieue.
Dès ses treize ans il reste dehors jusqu'à minuit avec "les grands", qui très vite, lui
avancent des savonnettes ( bloc de shit). Il commence à en vendre par bloc de 2,5
grammes, puis de 12 grammes. Très vite il arrive à gagner près de 40 000 F par
semaine. A seize ans, les grands qui ont confiance en lui, lui proposent de vendre de la
cocaïne et de l'héroïne. Il consomme un peu de cocaïne, écoule les stocks avec
efficacité, si bien qu'il parvient à vendre en un mois 10 à 15 kilos de shit.
Il est alors accosté par des gens respectables, patrons de bars et de restaurants qui lui
proposent de faire un hold-up. Il y participe comme chauffeur et gagne 100 000 F sur
un coup. Ambitieux, il se met à son compte et fait lui même un hold-up. Il repart avec
400 000 F. Très vite les « gros bonnets » le contactent de nouveau et lui proposent
d'attaquer un fourgon blindé. Armé de lance-roquettes et de fusils-mitrailleurs il
participe à l'attaque. On lui propose alors de placer son argent dans des "tapins"
(prostituées)...Le parcours d'Alfred illustre les possibilités qu'offrent les zones qui ont
rompu avec la loi républicaine aux jeunes délinquants avides d'argent facile.
La criminalité y est multiforme : du trafic d'armes ou de drogue au blanchiment en
passant par les attaques de transporteurs de fonds. Pour ces gangsters les quartiers en
sécession sont une base de repli idéal au cas où des enquêteurs tenteraient une perquisition ou effectuerait une interpellation. Il suffit d'envoyer les petits frères
assiéger le commissariat et s'il le faut provoquer une émeute.
Ce que dit Malek Boutih en affirmant que 5 000 gangsters : « terrorisent les quartiers,
violent les filles en tournantes, cament leurs petits frères jusqu'à l'os, s'équipent en
armes de guerre et tiennent chambres de torture dans les caves. »
Islam et quartiers : « Oussama il est trop fort »
C'est devenu un cri de guerre, une figure sur t-shirt, une idole dont on attend
l'apparition dans les Guignols de l'info comme celle d'une star du show-biz.
Quand la télévision, la radio, des journalistes viennent interroger les jeunes des cités,
ils répètent « Oussama il est trop fort ». On écrit son nom sur les murs de la ville, de
préférence sur celui des synagogues, on crie Vive Ben Laden, comme on avait chanté
la victoire des bleus le 12 juillet 1998. Les banlieues se seraient-elles brutalement
convertie au terrorisme islamique? Rien n'est moins sûr. Ces phénomènes relevés au
lendemain des attentats du 11 septembre tiennent plus de la provocation volontaire que
de la doctrine politique ou religieuse. Ces jeunes conspuent l'Amérique qu'ils suivent
pourtant du cinéma à la tenue vestimentaire.
Reste que s'il est difficile d'établir des connexions entre la petite délinquance, le crime
organisé des quartiers sensibles et le fondamentalisme islamique, les arrestations
effectuées par le juge Jean-Louis Bruguière tout comme la présence de français dans
les rangs d'Al Qaïda témoignent de l'existence de réseaux terroristes en France.
Recrutent-ils en partie dans la jeunesse qui peuplent les quartiers « en sécession » ?
C'est là la question qui nous concerne. Selon Richard Bousquet, responsable du
syndicat des commissaires et hauts fonctionnaires de la police nationale, il faut craindre dans « les quartiers de tous les dangers » une « reconstruction identitaire sur
l'islam d'une partie de la population immigrée ». On verrait alors basculer dans le
terrorisme « une poignée d'activistes manipulés par quelques commanditaires
étrangers». Il terminait « Bien que plus de deux cents islamistes soient incarcérés
dans nos prisons, le vivier humain que peuvent fournir nos quartiers en difficulté à
l'islamisme radical est toujours aussi grouillant de personnes réislamisés et de convertis
frottés de délinquance prêts à se lancer dans l'aventure terroriste au signal d'un
cerveau du djihad international. »
Un note de la DCRG sur « un trafic de stupéfiants en relation avec des islamistes »
trace le portrait de ces figures à mi-chemin entre le trafic et le fondamentalisme
musulman. « Mohammed Rezgui, né le 30 juillet 1951 à SERS (Tunisie) (...) il est en
relation étroite avec Ouassini Hdjioui, chargé du blanchiment de l'argent de la
drogue. Militant au sein de l'association « Foi et pratique », émanation en France du
mouvement piétiste « Tabligh », Mohammed Rezgui se livre au prosélytisme auprès
des jeunes des quartiers sensibles de Nanterre, invitant notamment les
toxicomanes à lire des ouvrages relatifs à l'islam. » Ou encore : « Mustapha Dafrane,
né le 8 juin 1974 à Khourigba (Maroc) de nationalité marocaine(...) Membre de
« l'Union des Organisations Islamiques de France » (U.O.I.F), l'intéressé est
entraîneur d'arts martiaux (kung-fu) et à ce titre a été membre de bureaux
d'associations sportives de l'agglomération orléanaise, n'existant plus actuellement,
depuis les arrestations effectués dans ce milieu après l'attentat de Marrakech.
Mustapha Dafrane se rend régulièrement dans le quartier sensible de la Salmonerie à
St Jean de la Ruelle, où résident de nombreux maghrébins, souvent touchés par la
délinquance. »
Le parcours d'un des "héros" du terrorisme islamiste, Khaled Kelkal est pris pour
exemple. Né le 28 avril en Algérie, il a grandit à Vaulx-en-Velin, ville célèbre pour ses
émeutes de 1990. Le soldat du GIA a un frère fiché au grand banditisme. Lui a été un habitué des rodéos nocturnes. Il a été condamné en 1991 à quatre ans de prison. Il n'en
effectuera que deux. Avec son ami Karim Koussa, jeune de Vaulx-en-Velin lui aussi
connu des services de police, il participa activement à la campagne terroriste mené par
le GIA durant l'été 1995.
L'enquête sur le réseau Kelkal révélera que le GIA avait formé sur place, dans les
banlieues de Lille et de Lyon, leurs moudjahidines. Le climat d'impunité de ces
quartiers, difficiles à filtrer par les réseaux de renseignements, n'a pas dû nuire à cette
formation. En 1996, à la veille du G-7 à Lille, une action terroriste échoue contre le
commissariat central de la ville. L'enquête conduit les policiers devant le repaire d'un
gang à Roubaix. Le 31 juillet 1996, la police arrête deux membres du réseau : Hocine
Bendaoui et Laïfa Kabou. Bendaoui parle et laisse entendre que les nombreux
braquages attribués au gang de Roubaix avaient pour but de financer la cause
islamiste. Il est en lien avec l'IHH d'Istanbul, organisation qui sous couvert
d'humanitaire a pour objectifs de « recruter des soldats d'expérience en vue de la
guerre sainte. »
Laurent Mucchielli refuse cependant d'envisager un risque de
« réislamisation » radicale des cités, et refuse de voir un symbole en Khaled Kelkal.
Pour lui, c'est là le propos de « pseudo-experts » qui « ont des accointances fortes
avec l'idéologie d'extrême-droite » et qui « reprennent largement les schémas
intellectuels qui permettaient d'analyser le terrorisme d'extrême-gauche dans les
années 1970 ». Il poursuit « ce qui est pris souvent comme exemple par les gens qui
font cette amalgame c'est l'histoire de Khaled Kelkal. »
Le 1er septembre 2001, au nom d'Allah (selon ses propres termes), un « jeune » de
vingt cinq ans, Safir Bghioua, attaque une patrouille de police dépêchée dans le
quartier de la Devèze, à Béziers (Hérault). Dans la matinée du 2, il tue d'une rafale de
pistolet-mitrailleur le chef de cabinet du maire, Jean Farret, avant d'être lui-même
abattu par les policiers du GIPN de Marseille. Les policiers découvrent dans le coffre de sa BMW plusieurs armes de guerre. Dans son appartement, il se dissimule un
véritable arsenal militaire en provenance de Bosnie. Laurent Mucchielli refuse
cependant de voir dans ce drame un symbole de cette nouvelle génération de
musulmans formée dans la délinquance et converti par des imams partisans de la
Djihad. « Le fait existe, c'est évident, mais tout le problème c'est comment
l'interpréter. Le discours médiatique consiste à prendre ce qui est au point de départ
un fait divers, qui existe, mais dont on ne sait pas s'il est significatif de quelque chose.
On assiste actuellement dans les médias à la tendance à l'ériger en événement
exemplaire, révélateur d'un horizon de pensée qui est le catastrophisme ».
Les attentats du 11 septembre et la guerre qui a suivit ont cependant révélé
l'importance des réseaux terroristes islamistes en France et le vivier que représente
pour eux la population des cités. La DST et la DGSE estiment « entre trois cent et
cinq cent le nombre de français qui auraient transité par les écoles Coraniques au
Pakistan ».
Près de 300 islamistes français auraient transité par les camps de l'organisation
d'Oussama Ben Laden, selon les estimations des mêmes services de renseignements.
Quatre français sont à Guantanomo aux côtés des membres d'Al Qaïda arrêtés par les
soldats américains en décembre 2001. Le président de SOS-Racisme, Malek Boutih,
voit là une menace réelle : « Les islamistes ont des méthodes de fascistes. Moi, je ne
veux pas d'organisations islamistes en France, même si elles prennent le faux nez
d'associations culturelles ou caritatives. Derrière le travail social, on propage la
haine. » Il sait que de nombreux islamistes ont pour objectif de quadriller les cités :
« pour imposer leurs voiles et leurs normes. »
Mina Kaci journaliste a été à la rencontre de ces militants d'Allah qui vivent dans les
quartiers sensibles. Elle a passé une soirée autour d'Akim, Idir et Julio. Ils se
réunissent dans le Hall de leur immeuble de la cité Gabriel-Péri, à Gentilly, dans le Val-de-Marne. Un soir après la prière, ils l'ont reçue. Elle raconte : « Une quinzaine
de jeunes hommes entoure les deux femmes journalistes (photographe et rédactrice)
que nous sommes. Akim est le plus méfiant, le plus prolixe, le plus " ancien " fidèle.
Vingt et un ans, ce Français d'origine algérienne connaît par coeur le Coran dont il ne
se sépare plus. Il y a encore trois ans, il sombrait dans la délinquance. " Une soirée,
des personnes de Bagneux ont fait un discours en plein air aux jeunes. Ce jour-là,
leurs paroles m'ont touché, ça a été le déclic. Ils parlaient de la grandeur du créateur.
" Depuis, Akim, la barbichette bien taillée, se rend régulièrement à la mosquée de
Bagneux (Hauts-de-Seine) : " C'est là que j'ai été formé. Mon comportement a
complètement changé. Je ne fais plus de bêtises, je respecte les gens et la famille. " Un
bac professionnel en poche, sans emploi, il se lance éperdument dans une quête
spirituelle, étudie pendant un an et demi la religion dans " une ligue islamique " située
à Paris. « Et devient un militant zélé de sa foi. C'est lui qui convertit Julio et Mathieu,
qui réislamise Hédi, Idir et tant de copains " nés " musulmans. Il a fait de son petit
monde, des missionnaires de la Jama'at al tabligh (société pour la propagation de
l'islam). Ce n'est qu'à la dernière de nos rencontres qu' Akim nous a dévoilé son
appartenance à ce courant religieux d'origine indo-pakistanaise connu pour pratiquer
le prosélytisme, essentiellement dans les banlieues et les prisons.
Le soir, en bas de l'immeuble, sur le grand tapis, les nouveaux adeptes apprennent
l'arabe, la vie du prophète Mohammed et tous les préceptes de la religion.
Le dimanche, deux fois par mois, ils organisent ce qu'ils nomment " le discours ",
prononcé par " les gens de Cachan ou de Bagneux ". Moment très attendu, suivi par
une vingtaine de personnes. Qu'en est-il exactement ? On ne le saura pas."
La journaliste reprend: "Christian Fischer, premier maire adjoint (PCF) de Bagneux,
avoue son inquiétude devant " le travail souterrain réalisé par les intégristes.
Ils viennent recruter dans le quartier sud de la ville.
On ne sait d'où ils viennent. Dans ce quartier transformé en ghetto de la misère,
le trafic de drogue et l'économie parallèle tournent à plein. »
A Villetaneuse Yacine est plus offensif « Ben Laden , il a trop bien parlé. Il a défendu
les palestiniens, Et si tu es musulman, tu es obligé d'être de son côté ».
« Dans certains quartiers, écrit Jean Michel Decugis, des sources locales attestent que
des extrémistes, plus révoltés qu'islamistes, armés et connus dans le grand banditisme,
se disent prêts à se transformer en kamikaze et à commettre des actions en France. »
« Ils font part de cette volonté dans des circuits très fermés, explique une source non
policière. Ils disent que la guerre sainte est pour bientôt et qu'il faut se tenir prêt. Ils
ne plaisantent pas. Ils disent que la guerre doit se faire partout. »
Ce chiffre impressionnant a même surpris les services secrets français. D'où viennent
ces jeunes ? comment ont-il été formés ? Où prêchent les imams intégristes ? Opaques
et méconnus des services de police, les réseaux souterrains d'Allah semblent avoir
compris quel terreau formidable pourrait représenter l'existence de « zones de non-droit
» en France.
Islam et quartiers : La nouvelle « Intifada »
Créteil en juin 2001, Stains en novembre, Goussainville en janvier 2002, Lyon,
Marseille et Strasbourg en mars. Les agressions anti-juives se sont multipliées ce
derniers mois. « Un nombre inédit d'agressions antijuives a été recensé en France en
2001 ».
Le week-end pascal de l'année 2002 donna même lieu à deux nuits d'agressions
particulièrement spectaculaires dans toute la France.
Dans la nuit du vendredi au samedi, une quinzaine de personnes attaquaient la
synagogue de la Duchère à Lyon, à l'aide de voitures béliers qu'ils précipitaient contre
les portes, avant de les incendier. Samedi après-midi, c'est un jeune couple de
confession juive qui était agressé, insulté et battu par un groupe de cinq personnes
d'origine maghrébine à Villeurbanne. Le jeune homme sérieusement blessé, et son
épouse enceinte sont hospitalisés. Pendant ce temps, dans la banlieue toulousaine, un inconnu faisait feu à deux reprises, sans faire de blessés, sur la devanture d'une
boucherie cachère. Enfin, dans la nuit de samedi à dimanche, les portes de la
synagogue du quartier de Cronenbourg, à Strasbourg, étaient à leur tour incendiées.
A Marseille le soir du 1er avril, c'est une synagogue qui brûlait totalement dans les
quartiers nord, le surlendemain malgré une présence policière accrue, une autre
synagogue de la ville était attaquée au cocktail Molotov. « On ne fait plus venir une
télé en cramant une voiture. Non, maintenant le bon truc c'est flamber une
synagogue. » dit Ahmed, de Goussainville
La flambée antijuive dans les banlieues depuis le novembre 2000 et la deuxième
Intifada a mis au grand jour la fragilité de ces quartiers. Le conflit israélo-palestinien
est présent depuis tellement longtemps dans leurs vies, sur les écrans des télévisions,
qu'ils ne semblent plus vraiment faire la différence entre ici et là-bas. La police doit
parfois même avouer son impuissance, comme ce policier lyonnais après l'incendie de
la synagogue de la Duchère. « Comment réagirait le quartier à haut risque à des
arrestations dans le climat particulièrement tendu que nous connaissons
actuellement ». Quand à Pierre-André Taguieff, philosophe et essayiste, il s'inquiétait
au micro d'Europe 1 : « Quand on sait la violence et le sentiment d'impunité que des
jeunes arabo-musulmans ont pu développer dans les cités, on peut imaginer le pire. »
« Le crime organisé a toujours recruté dans les quartiers « chauds » où la loi
républicaine est la moins appliquée, explique Stéphane Quéré, co-auteur d'un Que
sais-je ? sur le crime organisé, la seule différence avec le début du siècle est que la
population de ces viviers n'est plus la même. On est passé de Francis le Belge à
Boualem Talata, mais le processus est le même. »
« Dans la France d'aujourd'hui, comment intègre-t-on la carrière criminelle, Le plus
souvent à partir des quartiers "chauds", où s'opère une spécialisation criminelle des
délinquants juvéniles les plus durs. L'affaire touche moins les "jeunes" des cités en
général, que les noyaux durs -assez réduits, dix à vingt éléments pas plus, issus des
mêmes cités « sensibles ». Ces individus multirécidivistes et polycriminels forment
désormais des bandes stables et « professionnelles », le plus souvent à base ethnique, pratiquant (tout ou partie) le trafic de stupéfiants, le recel de biens volés, les vols à
main armée, les vols et « désossages » de véhicules, la piraterie routière et, de plus en
plus, la « criminalité astucieuse » sous forme d'escroqueries aux cartes de
paiements. ».
L'organisation d'un petit trafic de drogue est déjà l'antichambre du crime organisé.
Il exige une organisation, des associés fiables, et rapportent très vite des sommes
importantes. Il ouvre, en outre, des perspectives de fortune et de gloire.
Une émission de télévision consacrée au grand banditisme était à ce sujet fort
éclairante. Elle proposait l'interview d'un jeune de homme de 35 ans appelé Alfred
pour l'occasion. Celui-ci retraçait son parcours. Il vit dans une grande cité de banlieue.
Dès ses treize ans il reste dehors jusqu'à minuit avec "les grands", qui très vite, lui
avancent des savonnettes ( bloc de shit). Il commence à en vendre par bloc de 2,5
grammes, puis de 12 grammes. Très vite il arrive à gagner près de 40 000 F par
semaine. A seize ans, les grands qui ont confiance en lui, lui proposent de vendre de la
cocaïne et de l'héroïne. Il consomme un peu de cocaïne, écoule les stocks avec
efficacité, si bien qu'il parvient à vendre en un mois 10 à 15 kilos de shit.
Il est alors accosté par des gens respectables, patrons de bars et de restaurants qui lui
proposent de faire un hold-up. Il y participe comme chauffeur et gagne 100 000 F sur
un coup. Ambitieux, il se met à son compte et fait lui même un hold-up. Il repart avec
400 000 F. Très vite les « gros bonnets » le contactent de nouveau et lui proposent
d'attaquer un fourgon blindé. Armé de lance-roquettes et de fusils-mitrailleurs il
participe à l'attaque. On lui propose alors de placer son argent dans des "tapins"
(prostituées)...Le parcours d'Alfred illustre les possibilités qu'offrent les zones qui ont
rompu avec la loi républicaine aux jeunes délinquants avides d'argent facile.
La criminalité y est multiforme : du trafic d'armes ou de drogue au blanchiment en
passant par les attaques de transporteurs de fonds. Pour ces gangsters les quartiers en
sécession sont une base de repli idéal au cas où des enquêteurs tenteraient une perquisition ou effectuerait une interpellation. Il suffit d'envoyer les petits frères
assiéger le commissariat et s'il le faut provoquer une émeute.
Ce que dit Malek Boutih en affirmant que 5 000 gangsters : « terrorisent les quartiers,
violent les filles en tournantes, cament leurs petits frères jusqu'à l'os, s'équipent en
armes de guerre et tiennent chambres de torture dans les caves. »
Islam et quartiers : « Oussama il est trop fort »
C'est devenu un cri de guerre, une figure sur t-shirt, une idole dont on attend
l'apparition dans les Guignols de l'info comme celle d'une star du show-biz.
Quand la télévision, la radio, des journalistes viennent interroger les jeunes des cités,
ils répètent « Oussama il est trop fort ». On écrit son nom sur les murs de la ville, de
préférence sur celui des synagogues, on crie Vive Ben Laden, comme on avait chanté
la victoire des bleus le 12 juillet 1998. Les banlieues se seraient-elles brutalement
convertie au terrorisme islamique? Rien n'est moins sûr. Ces phénomènes relevés au
lendemain des attentats du 11 septembre tiennent plus de la provocation volontaire que
de la doctrine politique ou religieuse. Ces jeunes conspuent l'Amérique qu'ils suivent
pourtant du cinéma à la tenue vestimentaire.
Reste que s'il est difficile d'établir des connexions entre la petite délinquance, le crime
organisé des quartiers sensibles et le fondamentalisme islamique, les arrestations
effectuées par le juge Jean-Louis Bruguière tout comme la présence de français dans
les rangs d'Al Qaïda témoignent de l'existence de réseaux terroristes en France.
Recrutent-ils en partie dans la jeunesse qui peuplent les quartiers « en sécession » ?
C'est là la question qui nous concerne. Selon Richard Bousquet, responsable du
syndicat des commissaires et hauts fonctionnaires de la police nationale, il faut craindre dans « les quartiers de tous les dangers » une « reconstruction identitaire sur
l'islam d'une partie de la population immigrée ». On verrait alors basculer dans le
terrorisme « une poignée d'activistes manipulés par quelques commanditaires
étrangers». Il terminait « Bien que plus de deux cents islamistes soient incarcérés
dans nos prisons, le vivier humain que peuvent fournir nos quartiers en difficulté à
l'islamisme radical est toujours aussi grouillant de personnes réislamisés et de convertis
frottés de délinquance prêts à se lancer dans l'aventure terroriste au signal d'un
cerveau du djihad international. »
Un note de la DCRG sur « un trafic de stupéfiants en relation avec des islamistes »
trace le portrait de ces figures à mi-chemin entre le trafic et le fondamentalisme
musulman. « Mohammed Rezgui, né le 30 juillet 1951 à SERS (Tunisie) (...) il est en
relation étroite avec Ouassini Hdjioui, chargé du blanchiment de l'argent de la
drogue. Militant au sein de l'association « Foi et pratique », émanation en France du
mouvement piétiste « Tabligh », Mohammed Rezgui se livre au prosélytisme auprès
des jeunes des quartiers sensibles de Nanterre, invitant notamment les
toxicomanes à lire des ouvrages relatifs à l'islam. » Ou encore : « Mustapha Dafrane,
né le 8 juin 1974 à Khourigba (Maroc) de nationalité marocaine(...) Membre de
« l'Union des Organisations Islamiques de France » (U.O.I.F), l'intéressé est
entraîneur d'arts martiaux (kung-fu) et à ce titre a été membre de bureaux
d'associations sportives de l'agglomération orléanaise, n'existant plus actuellement,
depuis les arrestations effectués dans ce milieu après l'attentat de Marrakech.
Mustapha Dafrane se rend régulièrement dans le quartier sensible de la Salmonerie à
St Jean de la Ruelle, où résident de nombreux maghrébins, souvent touchés par la
délinquance. »
Le parcours d'un des "héros" du terrorisme islamiste, Khaled Kelkal est pris pour
exemple. Né le 28 avril en Algérie, il a grandit à Vaulx-en-Velin, ville célèbre pour ses
émeutes de 1990. Le soldat du GIA a un frère fiché au grand banditisme. Lui a été un habitué des rodéos nocturnes. Il a été condamné en 1991 à quatre ans de prison. Il n'en
effectuera que deux. Avec son ami Karim Koussa, jeune de Vaulx-en-Velin lui aussi
connu des services de police, il participa activement à la campagne terroriste mené par
le GIA durant l'été 1995.
L'enquête sur le réseau Kelkal révélera que le GIA avait formé sur place, dans les
banlieues de Lille et de Lyon, leurs moudjahidines. Le climat d'impunité de ces
quartiers, difficiles à filtrer par les réseaux de renseignements, n'a pas dû nuire à cette
formation. En 1996, à la veille du G-7 à Lille, une action terroriste échoue contre le
commissariat central de la ville. L'enquête conduit les policiers devant le repaire d'un
gang à Roubaix. Le 31 juillet 1996, la police arrête deux membres du réseau : Hocine
Bendaoui et Laïfa Kabou. Bendaoui parle et laisse entendre que les nombreux
braquages attribués au gang de Roubaix avaient pour but de financer la cause
islamiste. Il est en lien avec l'IHH d'Istanbul, organisation qui sous couvert
d'humanitaire a pour objectifs de « recruter des soldats d'expérience en vue de la
guerre sainte. »
Laurent Mucchielli refuse cependant d'envisager un risque de
« réislamisation » radicale des cités, et refuse de voir un symbole en Khaled Kelkal.
Pour lui, c'est là le propos de « pseudo-experts » qui « ont des accointances fortes
avec l'idéologie d'extrême-droite » et qui « reprennent largement les schémas
intellectuels qui permettaient d'analyser le terrorisme d'extrême-gauche dans les
années 1970 ». Il poursuit « ce qui est pris souvent comme exemple par les gens qui
font cette amalgame c'est l'histoire de Khaled Kelkal. »
Le 1er septembre 2001, au nom d'Allah (selon ses propres termes), un « jeune » de
vingt cinq ans, Safir Bghioua, attaque une patrouille de police dépêchée dans le
quartier de la Devèze, à Béziers (Hérault). Dans la matinée du 2, il tue d'une rafale de
pistolet-mitrailleur le chef de cabinet du maire, Jean Farret, avant d'être lui-même
abattu par les policiers du GIPN de Marseille. Les policiers découvrent dans le coffre de sa BMW plusieurs armes de guerre. Dans son appartement, il se dissimule un
véritable arsenal militaire en provenance de Bosnie. Laurent Mucchielli refuse
cependant de voir dans ce drame un symbole de cette nouvelle génération de
musulmans formée dans la délinquance et converti par des imams partisans de la
Djihad. « Le fait existe, c'est évident, mais tout le problème c'est comment
l'interpréter. Le discours médiatique consiste à prendre ce qui est au point de départ
un fait divers, qui existe, mais dont on ne sait pas s'il est significatif de quelque chose.
On assiste actuellement dans les médias à la tendance à l'ériger en événement
exemplaire, révélateur d'un horizon de pensée qui est le catastrophisme ».
Les attentats du 11 septembre et la guerre qui a suivit ont cependant révélé
l'importance des réseaux terroristes islamistes en France et le vivier que représente
pour eux la population des cités. La DST et la DGSE estiment « entre trois cent et
cinq cent le nombre de français qui auraient transité par les écoles Coraniques au
Pakistan ».
Près de 300 islamistes français auraient transité par les camps de l'organisation
d'Oussama Ben Laden, selon les estimations des mêmes services de renseignements.
Quatre français sont à Guantanomo aux côtés des membres d'Al Qaïda arrêtés par les
soldats américains en décembre 2001. Le président de SOS-Racisme, Malek Boutih,
voit là une menace réelle : « Les islamistes ont des méthodes de fascistes. Moi, je ne
veux pas d'organisations islamistes en France, même si elles prennent le faux nez
d'associations culturelles ou caritatives. Derrière le travail social, on propage la
haine. » Il sait que de nombreux islamistes ont pour objectif de quadriller les cités :
« pour imposer leurs voiles et leurs normes. »
Mina Kaci journaliste a été à la rencontre de ces militants d'Allah qui vivent dans les
quartiers sensibles. Elle a passé une soirée autour d'Akim, Idir et Julio. Ils se
réunissent dans le Hall de leur immeuble de la cité Gabriel-Péri, à Gentilly, dans le Val-de-Marne. Un soir après la prière, ils l'ont reçue. Elle raconte : « Une quinzaine
de jeunes hommes entoure les deux femmes journalistes (photographe et rédactrice)
que nous sommes. Akim est le plus méfiant, le plus prolixe, le plus " ancien " fidèle.
Vingt et un ans, ce Français d'origine algérienne connaît par coeur le Coran dont il ne
se sépare plus. Il y a encore trois ans, il sombrait dans la délinquance. " Une soirée,
des personnes de Bagneux ont fait un discours en plein air aux jeunes. Ce jour-là,
leurs paroles m'ont touché, ça a été le déclic. Ils parlaient de la grandeur du créateur.
" Depuis, Akim, la barbichette bien taillée, se rend régulièrement à la mosquée de
Bagneux (Hauts-de-Seine) : " C'est là que j'ai été formé. Mon comportement a
complètement changé. Je ne fais plus de bêtises, je respecte les gens et la famille. " Un
bac professionnel en poche, sans emploi, il se lance éperdument dans une quête
spirituelle, étudie pendant un an et demi la religion dans " une ligue islamique " située
à Paris. « Et devient un militant zélé de sa foi. C'est lui qui convertit Julio et Mathieu,
qui réislamise Hédi, Idir et tant de copains " nés " musulmans. Il a fait de son petit
monde, des missionnaires de la Jama'at al tabligh (société pour la propagation de
l'islam). Ce n'est qu'à la dernière de nos rencontres qu' Akim nous a dévoilé son
appartenance à ce courant religieux d'origine indo-pakistanaise connu pour pratiquer
le prosélytisme, essentiellement dans les banlieues et les prisons.
Le soir, en bas de l'immeuble, sur le grand tapis, les nouveaux adeptes apprennent
l'arabe, la vie du prophète Mohammed et tous les préceptes de la religion.
Le dimanche, deux fois par mois, ils organisent ce qu'ils nomment " le discours ",
prononcé par " les gens de Cachan ou de Bagneux ". Moment très attendu, suivi par
une vingtaine de personnes. Qu'en est-il exactement ? On ne le saura pas."
La journaliste reprend: "Christian Fischer, premier maire adjoint (PCF) de Bagneux,
avoue son inquiétude devant " le travail souterrain réalisé par les intégristes.
Ils viennent recruter dans le quartier sud de la ville.
On ne sait d'où ils viennent. Dans ce quartier transformé en ghetto de la misère,
le trafic de drogue et l'économie parallèle tournent à plein. »
A Villetaneuse Yacine est plus offensif « Ben Laden , il a trop bien parlé. Il a défendu
les palestiniens, Et si tu es musulman, tu es obligé d'être de son côté ».
« Dans certains quartiers, écrit Jean Michel Decugis, des sources locales attestent que
des extrémistes, plus révoltés qu'islamistes, armés et connus dans le grand banditisme,
se disent prêts à se transformer en kamikaze et à commettre des actions en France. »
« Ils font part de cette volonté dans des circuits très fermés, explique une source non
policière. Ils disent que la guerre sainte est pour bientôt et qu'il faut se tenir prêt. Ils
ne plaisantent pas. Ils disent que la guerre doit se faire partout. »
Ce chiffre impressionnant a même surpris les services secrets français. D'où viennent
ces jeunes ? comment ont-il été formés ? Où prêchent les imams intégristes ? Opaques
et méconnus des services de police, les réseaux souterrains d'Allah semblent avoir
compris quel terreau formidable pourrait représenter l'existence de « zones de non-droit
» en France.
Islam et quartiers : La nouvelle « Intifada »
Créteil en juin 2001, Stains en novembre, Goussainville en janvier 2002, Lyon,
Marseille et Strasbourg en mars. Les agressions anti-juives se sont multipliées ce
derniers mois. « Un nombre inédit d'agressions antijuives a été recensé en France en
2001 ».
Le week-end pascal de l'année 2002 donna même lieu à deux nuits d'agressions
particulièrement spectaculaires dans toute la France.
Dans la nuit du vendredi au samedi, une quinzaine de personnes attaquaient la
synagogue de la Duchère à Lyon, à l'aide de voitures béliers qu'ils précipitaient contre
les portes, avant de les incendier. Samedi après-midi, c'est un jeune couple de
confession juive qui était agressé, insulté et battu par un groupe de cinq personnes
d'origine maghrébine à Villeurbanne. Le jeune homme sérieusement blessé, et son
épouse enceinte sont hospitalisés. Pendant ce temps, dans la banlieue toulousaine, un inconnu faisait feu à deux reprises, sans faire de blessés, sur la devanture d'une
boucherie cachère. Enfin, dans la nuit de samedi à dimanche, les portes de la
synagogue du quartier de Cronenbourg, à Strasbourg, étaient à leur tour incendiées.
A Marseille le soir du 1er avril, c'est une synagogue qui brûlait totalement dans les
quartiers nord, le surlendemain malgré une présence policière accrue, une autre
synagogue de la ville était attaquée au cocktail Molotov. « On ne fait plus venir une
télé en cramant une voiture. Non, maintenant le bon truc c'est flamber une
synagogue. » dit Ahmed, de Goussainville
La flambée antijuive dans les banlieues depuis le novembre 2000 et la deuxième
Intifada a mis au grand jour la fragilité de ces quartiers. Le conflit israélo-palestinien
est présent depuis tellement longtemps dans leurs vies, sur les écrans des télévisions,
qu'ils ne semblent plus vraiment faire la différence entre ici et là-bas. La police doit
parfois même avouer son impuissance, comme ce policier lyonnais après l'incendie de
la synagogue de la Duchère. « Comment réagirait le quartier à haut risque à des
arrestations dans le climat particulièrement tendu que nous connaissons
actuellement ». Quand à Pierre-André Taguieff, philosophe et essayiste, il s'inquiétait
au micro d'Europe 1 : « Quand on sait la violence et le sentiment d'impunité que des
jeunes arabo-musulmans ont pu développer dans les cités, on peut imaginer le pire. »